Une nouvelle scène de musiques urbaines

Yousra Abourabi

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Tout le monde dehors !  L’émergence d’une nouvelle scène de musiques urbaines dans le monde arabe.

La révolution technologique a changé radicalement la musique et son rapport à la société : il suffit de cliquer pour écouter des titres méconnus venus de l’autre bout du monde, ou des albums autoproduits qui n’ont pas fait l’objet d’un choix arbitraire des maisons de disque. Pour le meilleur et pour le pire, la production musicale s’en voit transformée. Grâce aux samplers, des archives musicales anciennes réapparaissent sur des morceaux de hip-hop ou d’électro. L’artiste contemporain produit une musique ethnique, plus difficile à ranger dans un courant, une école artistique. Le rapport à la société s’est également transformé : la musique n’est plus imposée par les réseaux académiques de diffusion, mais à travers un brassage entre des traditions revisitées, et un contenu sociopolitique très fort. Cette musique populaire et, contrairement à la musique classique, séduit une plus grande partie de la population, et peut donc avoir un impact social plus durable. Mais la révolution technologique a également renouvelé le support traditionnel de la musique, remplaçant les disques par des fichiers téléchargés. Or très souvent on ne connait ni le titre ni l’interprète, ni le contenu des paroles, ni le contexte de l’émergence de cette musique. Dans le monde arabe beaucoup d’artistes se sont révélés grâce à leur implication dans les manifestations. D’autres sont déjà connus depuis les années 1990. Petit tour d’horizon.

Le début du XXIe siècle est une étape spécifique dans l’évolution de la musique urbaine nord-africaine : une multitude de groupes et d’associations émergent. Au Maroc, le Boulevard des Jeunes musiciens a permis à des jeunes groupes de se représenter aux cotés de groupes plus connus. Plusieurs de ces nouveaux musiciens comme Hoba Hoba Spirit, Darga, H-Kayne, Fnaïre, Barry et Oum, revendiquent leur individualité autant que leur identité marocaine, en s’exprimant en arabe dialectal, en français, en berbère, et traitent de sujets au caractère bien trempé. Dans « Blad Skiso » par exemple, Hoba Hoba Spirit raconte comment les marocains deviennent fous face à leurs contradictions entre modernité et traditions. Pourtant, avant de pouvoir s’exprimer, ces artistes ont dû affronter la société ainsi que les lois de leur pays, en raison des régimes autoritaires ou dictatoriaux, et des pressions morales et religieuses. En Egypte en 1997 la presse avait dénoncé le Heavy Metal comme une cloaque de satanistes. « Des groupes comme Bliss, Wyvern, Hate Suffocation, Scarab, Brutus, et Massive Scar Era étaient les prêtres d’une secte persécutée vivant sous la menace constante des redoutables Moukhabarat, la police secrète de Moubarak»[1]. En 2003 au Liban des fans de Heavy Metal ont été arrêtés pour leur prétendue appartenance à un culte sataniste, et pour « relations sexuelles avec un cadavre »[2]. Au Maroc 14 jeunes musiciens accusés de satanisme ont été emprisonnés en 2003.[3] Ainsi pendant très longtemps les groupes de musique urbaines avaient difficilement la possibilité de jouer sur scène et encore moins celle d’enregistrer. Les jeunes filles au look rock (bas résilles, jean déchiré, vernis noir…) se faisaient agresser verbalement ou jeter des pierres dessus sans que personne ne s’en émeuve. Pour certains, les arrestations des métaleux ont signifié un tournant dans l’évolution de la scène musicale urbaine. C’est le cas au Maroc, puisque suite aux évènements de 2003, une multitude de groupes de musiques alternatives ont vu le jour, identifiés au mouvement « Nayda ! » (Ca se lève !). D’autres considèrent que c’est à partir des révolutions de 2011 que la musique alternative a pris un nouveau pas : « Avant la révolution, les fans de heavy metal égyptiens vivaient dans la crainte d’être arrêtés. Il fallait du courage pour arborer des ceintures-cartouchières, des tee-shirt à l’effigie d’Iron Maiden, et danser le headbanging »[4]. Et c’est ainsi que le groupe de Heavy Metal égyptien Beyond East passait devant les chars sur la place Tahrir, le 11 février 2011[5], ou que le groupe Haoussa, précurseur du Punk made in Maroc pouvait dénoncer les maux de la société en langue arabe sur la scène des anciens abattoirs de Casablanca et devant les caméras de MTV. On peut largement différencier ces groupes de ceux qui n’ont pas pu encore accéder à la liberté d’expression comme The Accolade, groupe de filles saoudiennes qui risquent déjà beaucoup en chantant en anglais de la musique rock.

Qu’elle soit le résultat d’un long combat social qui dure depuis les années 1990 ou qu’elle soit fortement impulsée par les évènements du printemps arabe en 2011, cette nouvelle scène urbaine et alternative s’est surtout exprimée durant les manifestations diverses de l’année 2011. En Egypte Ahmed Fouad Najm, poète et chanteur égyptien qui avait passé de nombreuses années en prison, compose avec Ramy Essam à la guitare des chansons place Tahrir, à partir des différents slogans qui circulaient sur la place. Ils composaient et jouaient sans interruption sur les quelques scènes improvisées de la ville. Au Maroc, Hoba Hoba Spirit chante « La volonté de vivre » en s’inspirant des slogans des manifestations du mouvement du 20 février[6]. En Tunisie Amel Mathlouti jeune chanteuse protestataire, était présente avec sa guitare durant les manifestations apportant son soutien non seulement aux manifestants mais aussi aux « gardiens nocturnes » qui assuraient la sécurité des quartiers, et chantait en faveur d’une Tunisie libre et libérée. Toutes ces protest song, comme on les aurait nommé dans les années 1960, ont redonné un rôle au jeunes musiciens urbains au sein de la société populaire, marquant la réconciliation de deux générations, de différents types de classes sociales, et de différentes mentalités ou affinités politiques. Ces chanteurs sont devenus des porteurs de slogans mais aussi des icônes de liberté. On pourrait identifier un genre de « chanson arabe » incarné par ces différents artistes ainsi que la fabuleuse Badia Bouhziri ou encore Bendir Man.

La scène hip-hop a été à l’inverse le théâtre d’un affrontement entre deux courants d’idées : ceux qui soutiennent les révolutions et ceux qui les critiquent. Le rappeur tunisien El General est devenu l’une des figures artistiques les plus écoutées durant la révolution de Jasmin. Ses chansons dénonçaient ouvertement la corruption du régime de Ben Ali. Avec son titre « Rais Lebled », il fait une onde de choc en 2011, avant d’être menotté et interrogé pendant 3 jours[7]. Le rappeur marocain Mouad Belghouat, alias El Hacked (l’indigné) compose également pendant les manifestations du 20 février avant de demander des comptes au roi. Il finit par être emprisonné, mais ce rappeur dissident n’en fut que plus célèbre. Loin d’être maté par l’incarcération, le rappeur a souhaité montrer au gouvernement qu’il a un moral d’acier en montrant aux médias qu’il en profite pour faire du sport, lire, se cultiver, et demander à l’Etat une autorisation de passer son bac à distance[8]. Il finit par être libéré après quatre mois de prison[9]. Face à lui une autre école du rap engagée incarnée par Don Bigg. Ce rappeur de 28 ans s’est imposé comme le parrain de la scène hip-hop marocaine. Dans la chanson « Ma Bghitch », il évoque la corruption qui fait rage dans son pays, mais critique également les révolutionnaires du mouvement du 20 février, en les comparants à des clowns anti-ramadan[10]. De la même manière, les chanteurs et musiciens de pop font figure de chasse-gardée des industries nationales de disques : la pop star Tamer Hosny a été dépêché sur la place Tahrir pour convaincre les manifestants de rentrer chez eux. Quant au très célèbre chanteur Amr Diab, il s’enfuit avec sa famille à bord d’un jet privé en destination du Royaume-Uni. C’est la fin d’une génération d’artistes, et le début d’une autre.

Comment qualifier cette nouvelle scène ? L’aspect presque chaotique de cet apanage, lié aux diverses fusions musicales, aux mélanges de genre, à la dimension politique et sociale des textes, peut nous faire penser à un mouvement de contre-culture[11]. Comme l’a observé Jeff Nuttal[12], les objectifs de la musique underground sont : « de déclencher des forces au sein de la culture dominante afin de provoquer la dislocation de la société, de saper les fondements de la moralité, de la ponctualité, de la servilité et de la propriété ; et d’étendre les possibilités d’épanouissement de la conscience humaine au-delà des frontières déshumanisantes définies par le cadre politique et l’utilitarisme ». Or s’il est vrai que les groupes de rock, de hip-hop,  de fusion ou de chansons arabes apparaissent comme un nouveau souffle de liberté, s’érigeant comme une civilisation alternative, le terme de contre-culture est anachronique et renvoie à un mouvement très précis de l’histoire mondiale de la musique. Or tous les groupes cités ne se revendiquent pas des tendances politiques et culturelles associées au mouvement originel des années 1960. De plus, tous ces chanteurs pourront vite être assimilés à une culture musicale de masse s’ils restent simplement les voix du peuple, et non pas une mode de résistance à la société dominante. Toutefois, il est possible de les rapprocher d’une forme de contre-culture contemporaine spécifique du monde arabe : « Les contre-cultures sont en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains culturels plus divers.[13] ». Ce qui se passe dans le monde arabe n’est pas seulement le fait de la protestation contre le gouvernement sinon l’illustration réelle d’une volonté de changement culturel. L’importation de musiques occidentales, le mélange des genres, l’expression de ses opinions, la poésie libre, le bouleversement des codes vestimentaires illustrent l’identité de toute une génération de jeunes, fiers de leurs origines et qui tentent d’intégrer, mieux que les générations précédentes, leur culture plurielle. La nouvelle scène musicale arabe symbolise, socialement, une jeunesse plus ouverte, qui ne manipule certainement pas la langue arabe comme l’auront fait Nass el Ghiwane ou Jil Jilala dans les années 1970, mais qui porte un regard complètement nouveau sur la société. Tous ces musiciens ne chantent pas le passé de nos ancêtres mais le futur tel qu’ils le perçoivent dans le monde arabe ou tel qu’ils l’idéalisent. Il reste toutefois encore un long chemin à parcourir pour que cette nouvelle scène soit un lieu d’expression libre : dans un monde arabe où beaucoup de femmes qui chantent ne sont encore que les interprètes de la vie de leurs semblables[14], le récit intime de la vie et des pensées des artistes femmes, qui se livrent à travers leurs textes, porte encore un bémol.


[1] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes »,  The Observer (Londres)  dans Courrier International, Hors-Série, 2011, p.17

[2] Au sujet de ces arrestations, voir l’article sur ce blog à l’adresse : http://www.article11.info/?Oriental-metal-Hard-rock-the

[3] Voir le film « Les Anges de Satan » de Ahmed Boulane, 2007.

[4] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes », art. cit., p.16

[5] Ibidem

[7] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes », art. cit. p.17

[8] TELQUEL, « Parcours. La nouvelle vie de L7a9ed », 02/11/2012, http://www.telquel-online.com/Le-Mag/Parcours-La-nouvelle-vie-de-L7a9ed/543

[9] Ecouter el Haqed http://www.youtube.com/watch?v=6zU6vcU2QAU  et voir le clip pour sa libération http://www.youtube.com/watch?v=cGf1_Et8I90

[11] Sheila Whiteley « Contre-cultures : musiques, théories et scènes », Volume ! 1/2012 (9:1), p. 5-16.

[12] Nutall, 1970 : 249

[13] Andy Bennett « Pour une réévaluation du concept de contre-culture », Volume ! 1/2012 (9:1), p. 19-31.

[14] Tassadit Yacine « Femmes et écriture », Tumultes 2/2011 (n° 37), p. 147-164.

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