L’échec des partis populistes islamophobes en Allemagne

Moritz Schmoll

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« L’islam fait partie de l’Allemagne ». Cette phrase, prononcée par l’ancien président allemand Christian Wulff le 3 octobre 2010 lors de la célébration des 20 ans de la réunification allemande, a déclenché un débat qui a rapidement tourné au dialogue de sourds, car la langue allemande, habituellement réputée pour sa précision, a cette fois-ci laissé une grande marge d’interprétation quant à la signification de cette citation. Ce manque de clarté constitua l’occasion idéale pour les politiques et les journalistes de se livrer à leur propre exégèse. Tandis que certains pensaient que par « l’islam » il fallait entendre « les musulmans », d’autres jugeaient que si l’islam est une réalité allemande il ne faisait pas partie de son histoire culturelle, et d’autres encore estimaient que toute religion pratiquée sur le sol allemand « fait partie de l’Allemagne », et que, par conséquent, cela valait également pour l’islam.

 

Si cette petite phrase suffit à déclencher un nouvel épisode des maintenant innombrables et interchangeables débats sur « l’islam », c’était aussi parce que quelques semaines plus tôt, tout le pays discutait le très controversé livre de Thilo Sarrazin, ancien ministre des Finances du Land de Berlin. Dans ce livre intitulé Deutschland schafft sich ab (l’Allemagne court à sa perte), Sarrazin avait entre autres averti ses lecteurs des dangers qui sont selon lui liés à l’immigration et la démographie des couches populaires. Ses thèses les plus controversées portent sur les habitants musulmans, qu’il juge génétiquement et culturellement inférieurs (ils ont selon lui tendance à être moins intelligents, à moins valoriser l’éducation, d’être plus dépendant des transferts sociaux, plus criminels et moins tolérants), alors que les Allemands (« de souche ») des couches supérieures, plus intelligents, disparaîtraient de plus en plus. Les scientifiques, les médias et les responsables politiques nieraient quant à eux les problèmes à cause de la domination du « politiquement correct » dans le débat public. L’ouvrage fut un grand succès commercial (plus d’un million et demi d’exemplaires vendus) : de nombreux Allemands pensent que Sarrazin a raison et qu’il « y a enfin quelqu’un qui ose dire la vérité ».[1]

En septembre 2010, les sondeurs affirmaient qu’un nouveau parti dirigé par Thilo Sarrazin pourrait théoriquement compter sur le soutien de 18 % des électeurs allemands.[2] Ce contexte est donc a priori favorable à une mobilisation politique similaire à celle que pratiquent de nombreux partis de la « droite populiste » ou de l’extrême droite dans le reste de l’Europe. En France, Marine Le Pen atteint un score de 17,9 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, en Autriche le FPÖ a été crédité de 17,5 % des voix aux législatives de 2008 et réussit désormais même en milieu urbain (25,7 % des suffrages aux élections municipales de Vienne), en Suisse l’Union Démocratique du Centre (en allemand Schweizerische Volkspartei, parti populaire suisse) est le premier parti du pays et détient 27 % des sièges au Conseil National, la chambre basse du parlement, en Norvège, le Parti du Progrès, dont Anders Breivik était un membre entre 1999 et 2006, a obtenu 22,9 % des suffrages aux législatives de 2009, ou encore aux Pays-Bas, le Parti pour la liberté de l’islamophobe Geert Wilders a jusqu’à aux élections de 2012 (où il passe de 15 % à 10 % des suffrages) été un soutien essentiel du gouvernement (on pourrait encore continuer la liste avec de nombreux pays européens, de la Finlande à la Hongrie et du Royaume-Uni à l’Italie).

En Allemagne en revanche, aucun parti d’extrême droite ne peut réellement espérer dépasser, ni même approcher la barre cruciale de 5 % des suffrages qui permet l’entrée au parlement lors de la prochaine élection du Bundestag en septembre 2013. Cela est d’autant plus étonnant qu’en Allemagne, le mode de scrutin de facto proportionnel devrait logiquement faciliter l’accès au parlement de plus petites formations politiques. Comment peut-on alors expliquer ce paradoxe ?

Des obstacles institutionnels surmontables

Certains chercheurs avancent que le mode de scrutin crée des obstacles aux partis d’extrême droite. En effet, la barre des 5 % a été introduite en conséquence directe de la République de Weimar, où un système proportionnel peu encadré avait mené à une assemblée émiettée et instable, et avait facilité la représentation politique de partis extrêmes. Toutefois, la barre des 5 % n’est pas un obstacle insurmontable, le systeme partisan allemand allant probablement accueillir de nouveaux membres a la chambre basse. Alors que les législatives de 2002 avaient mené à une chambre basse à 4 partis, il est probable que seulement dix ans plus tard, le Bundestag sera composé de six partis. L’émergence du Parti Pirate, qui a réussi à faire son entrée dans plusieurs parlements régionaux (ou la règle des 5 % est la plupart du temps également appliquée) depuis 2011, montre bien que les barrières à l’entrée ne sont pas infranchissables. Le plus grand obstacle au succès électoral de nouveaux et petits partis est sans doute que la barre des 5 % pousse les électeurs à « voter utile », et de ne pas « perdre » leur voix si leur parti favori ne dépasse pas la barre des 5 %. Bien que ce phénomène existe, tant les résultats d’élections passées (plusieurs élections régionales des années passées notamment) que les sondages actuels indiquent que beaucoup de personnes « osent » voter pour des partis dont ils ne peuvent pas être sûrs qu’ils réussiront leur entrée au Parlement.[3]

Par ailleurs, il a été avancé que le mode de scrutin mixte n’est pas réellement proportionnel. De droit, le système allemand est effectivement mixte, puisque chaque citoyen dispose d’une première voix pour un candidat dans sa circonscription qui est élu à travers un scrutin majoritaire (ce qui favorise effectivement un bipartisme entre les deux grands partis, la CDU et le SPD, au niveau de cette voix) et d’une deuxième voix pour un parti. Néanmoins, c’est uniquement cette deuxième voix qui compte pour la composition du Bundestag, car la première voix détermine uniquement combien de députés au sein d’un groupe parlementaire seront des mandats directs et combien seront des députés élus à travers les listes des partis. Le scrutin est donc en réalité presque entièrement proportionnel, et récemment le gouvernement et l’opposition se sont mis d’accord sur une nouvelle loi électorale pour supprimer quelques petits déséquilibres qui persistaient, après que la Cour constitutionnelle fédérale ait exigé à deux reprises des réformes allant dans ce sens, en 2008 et en 2012.

Les difficultés institutionnelles que peut rencontrer un nouveau ou petit parti dans son ascension politique ne sont donc pas insurmontables. Pourquoi les partis historiques de l’extrême droite allemande n’ont-ils pas su mobiliser les électeurs davantage et surtout, pourquoi n’observe-t-on pas l’apparition d’un parti de la « nouvelle extrême droite » ou de la « droite populiste » ?

 

L’échec de l’extrême droite historique allemande : le NPD est unwählbar

Tout d’abord, les partis existants de l’extrême droite allemande, et en particulier le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands, le parti national-démocrate d’Allemagne)[4], sont inattractifs à cause de leur ancrage dans le milieu néonazi. Lors de manifestations de skinheads, les drapeaux du parti sont souvent brandis, et un Allemand reconnaît généralement le vocabulaire très connoté qu’utilise le NPD.[5] Ce vocabulaire révèle la nostalgie du parti pour le Troisième Reich et un antisémitisme mal dissimulé, bien que le parti adopte de plus en plus un discours « modernisé », davantage xénophobe et islamophobe. En Allemagne plus encore que dans d’autres pays européens, un profil idéologique implicitement ou explicitement révisionniste et antisémite reste un critère d’exclusion pour les électeurs (ce qui ne veut nullement dire qu’il n’y a pas d’antisémitisme en Allemagne).

Par ailleurs, malgré des tentatives d’apparaître comme un parti petit-bourgeois, ou comme un honnête défenseur des couches sociales oubliées, en particulier la classe moyenne inférieure, les nombreuses affaires judiciaires impliquant l’extrême droite et le débat continu sur une possible interdiction du NPD expliquent pourquoi ces partis n’arrivent pas à apparaître comme des partis démocratiques ordinaires. De nombreux responsables ont été condamnés pour incitation à la haine raciale, un autre membre du NPD et leader de la scène néonazie a été condamné pour trafic de stupéfiants. Pire encore, les médias ont récemment relayé des indices sur des liens présumés entre le NPD, ou du moins certains de ses membres, et les terroristes du NSU (Nationalsozialistischer Untergrund ; Clandestinité national-socialiste).

Entre 2000 et 2006, ce groupuscule composé de deux hommes et d’une femme issus de la scène néonazie de l’ex-RDA des années 1990, ont assassiné neuf entrepreneurs d’origine étrangère un peu partout sur le territoire allemand, huit d’origine turque, un d’origine grecque. La police n’avait pas envisagé de motifs racistes et avait généralement privilégié la piste du crime organisé. Pour ces fausses accusations qui suggéraient une responsabilité des victimes, la chancelière Angela Merkel a dû présenter ses excuses auprès de leurs familles en février 2012. Le NSU est aujourd’hui également considéré comme responsable d’un attentat dans une épicerie iranienne de Cologne en 2001, d’un attentat à la bombe à clous dans une rue d’un quartier avec une forte population d’origine turque de Cologne qui avait fait 22 blessés en 2004 et de l’assassinat d’une jeune policière de 22 ans à Heilbronn en 2007. Après un hold-up d’une caisse d’épargne en novembre 2011, les deux hommes ont été repérés et se sont suicidés dans leur caravane à l’approche des policiers. La troisième membre du groupe s’est rendue quelques jours plus tard dans un commissariat de police.

Il importe peu que le programme du NPD ne soit en réalité pas très différent de manifestes d’autres partis d’extrême droite européens. Pour la très grande majorité des électeurs allemands, les associations décrites ci-dessus suffisent pour que le NPD ne soit pas considéré comme faisant partie des choix qui s’offrent à eux : il est « unwählbar » (littéralement « impossible à voter »). C’est pourquoi à l’exception de son implantation dans des milieux ruraux en Allemagne de l’Est qui ont permis des entrées dans des parlements régionaux (le NPD a obtenu 5,6 % des suffrages en Saxe en 2009 et 7,3 % des voix en Mecklembourg-Pomeranie Occidentale en 2011), les formations comme le NPD ou jusqu’à peu la DVU n’ont jamais réussi à s’imposer durablement dans le système politique allemand. Il semblerait donc qu’afin d’avoir un succès comparable à d’autres partis européens, un parti d’extrême droite allemand ne puisse atteindre une certaine base d’électeurs que lorsqu’il arrive à montrer de manière crédible qu’il n’est pas un parti néonazi, qu’il rejette l’antisémitisme et qu’il n’a aucun lien avec des milieux criminels ou violents.

Le mouvement Pro et le parti Die Freiheit – la difficile rupture avec l’extrême droite historique

Mouvement Pro

Les tentatives de « dédiabolisation » de certains partis de l’extrême droite hors NPD ont pour l’instant échoué. En 2004, le Bürgerbewegung Pro Köln (Mouvement citoyen pour Cologne), qui se constitue plus tard dans d’autres villes et Länder sous le nom de Pro, suivi du nom de la ville ou de la région, et au niveau fédéral de Pro Deutschland, fait son entrée au conseil municipal de Cologne, quatrième ville du pays avec près d’un million d’habitants. Il avait surtout fait campagne contre la construction d’une mosquée dans le quartier de Chorweiler avec une très médiatique « initiative citoyenne » qui a rassemblé 28 000 signatures contre le projet, un élément clé de sa stratégie politique. Ainsi, Pro Deutschland explique sur son site web aux personnes intéressées par la fondation d’une cellule dans leur ville que « dès lors que quelque chose se passe dans le domaine du multiculturalisme qui demande notre opposition, nous allons en faire une pétition, qui est généralement adressée au comité de pétition du conseil municipal. […] La pétition aura d’autant plus de succès que son contenu sera ancré dans un contexte local. Plus le thème est loin des gens, moins ils seront enclins à signer la pétition. Le texte de la pétition ne doit pas être xénophobe. Les étrangers ne sont pas nos adversaires, mais nos propres hommes politiques allemands qui font une politique vis-à-vis des étrangers ratée ! Le sérieux est important ! »[6] Par ailleurs, dans son programme politique, le parti affirme également « rejeter fermement toute forme d’extrémisme politique » et se réclame de la Constitution allemande.

Néanmoins, les liens passés ou présents de certains leaders du mouvement avec l’extrême droite historique décrédibilisent la stratégie du parti de se présenter comme un mouvement citoyen démocrate. La majorité des cadres sont en effet des anciens membres de la DVU, des Republikaner ou du NPD, qui ont fondé le mouvement Pro après l’échec de l’unification de l’extrême droite dans la Deutsche Liga für Volk und Heimat (Ligue allemande pour le peuple et la Heimat). Plus récemment, des manifestations provocantes de Pro NRW (le parti de Rhénanie-du-Nord-Westphalie) devant des mosquées et centres culturels musulmans, et des heurts entre partisans Pro et des salafistes dont la police finissait par être l’ultime victime avec plusieurs blessés, ont dépeint le mouvement comme un groupuscule d’extrémistes provocateurs qui ne fait justement pas « preuve de sérieux ». Ainsi, si en 2009, aux élections municipales de Cologne, le mouvement Pro Köln confirme son score de 2004 et obtient 5,3 % des suffrages, on peut en conclure qu’à l’instar du NPD en Allemagne de l’Est, le parti a fidélisé une petite frange de la population au lieu d’atteindre un électorat plus large.

Die Freiheit

En octobre 2010, une nouvelle tentative de créer un parti à droite de la CDU a été lancée avec la création du parti « La Liberté – Parti des droits civiques pour plus de liberté et de démocratie » (Die Freiheit). Die Freiheit a été fondé par un ancien député CDU du parlement régional de Berlin, René Stadtkewitz, après son exclusion du groupe parlementaire à cause de sa décision d’inviter le néerlandais Geert Wilders à une conférence intitulée « L’islam en tant qu’obstacle à l’intégration ». Die Freiheit se considère comme un parti bourgeois, conservateur et libéral.

Contrairement au mouvement Pro, les fondateurs et cadres du parti n’étaient pas issus de l’extrême droite historique, mais de partis établis, souvent ceux de la coalition au pouvoir (CDU et FDP). Die Freiheit critique le mouvement Pro pour sa proximité avec l’extrême droite historique et refuse toute coopération. À partir du nom de parti, il était en outre impossible de le situer sur l’échiquier politique sans connaissance préalable, sauf en tant que parti « libéral ». Enfin, le parti bénéficiait d’un contexte favorable à la suite du débat sur le livre de Thilo Sarrazin. Certains observateurs pensaient alors que Die Freiheit pouvait combler ce vide et de devenir l’homologue allemand des PVV hollandais ou FPÖ autrichien.

Sa première participation électorale à Berlin fut néanmoins un échec : Die Freiheit obtint moins de 1 % des suffrages. L’echec fut probablement pour une part dû à René Stadtkewitz lui-même, personnage politique très peu charismatique, qui n’a pas pu obtenir d’attention médiatique, sauf lors d’une émission télévisée, où il a notamment eu beaucoup de difficultés à expliquer pourquoi, alors que son parti s’appelait la Liberté, son programme contient principalement des interdictions et obligations.

En décembre 2011, lors de son premier congrès au niveau fédéral à Francfort, des divisions ont fini par faire éclater le parti. Des forces plus modérées ne voulaient pas que le parti soit dominé par l’aile islamophobe radicale, mais après l’élection de Michael Stürzenberger au directoire national du parti, de nombreux dirigeants régionaux et militants de Die Freiheit ont quitté le parti, engendrant une baisse de 45 % du nombre des militants (en juillet 2012 le parti ne comptait plus que 1200 membres, contre 2200 moins d’un an plus tôt).

Michael Stürzenberger est un des auteurs du blog Politically Incorrect (www.pi-news.net), la référence web de la communauté islamophobe en Allemagne. Le blog affirme disséminer des « news contre le mainstream », et se déclare « proaméricain – pro-israélien – contre l’islamisation de l’Europe – pour la loi fondamentale [la constitution allemande] et les droits de l’homme ». À l’origine, le blog a été créé par Stefan Herre (qui est devenu un proche de René Stadtkewitz) en 2004, et initialement conçu en contrepoids à l’anti-américanisme qu’il observait dans le cadre de l’invasion américaine en Iraq. Peu à peu, il est devenu le site qui fédère la scène islamophobe en Allemagne. Les auteurs et utilisateurs appellent régulièrement à une unification des partis et organisations islamophobes afin de maximiser l’impact sociopolitique de la mouvance, une tentative qui n’a pour l’instant pas été couronnée de succès. Plus encore, le site s’est lui-même transformé en organisation réelle avec de nombreux « groupes PI » locaux, qui entretient des contacts étroits avec d’autres partis, organisations et personnalités islamophobes européens. La virulence des propos d’auteurs comme Michael Stürzenberger (qui a notamment exigé qu’après un débat public et un référendum sur l’interdiction de l’islam, les musulmans n’ayant pas abjuré leur foi devraient alors être contraints de quitter le pays) a été jugée contre-productive par les plus modérés de Die Freiheit. Ces derniers étaient inquiets qu’une proximité entre Die Freiheit et un blog qui attire de plus en plus l’attention des services de renseignement intérieurs ne finisse par nuire aux perspectives électorales du parti en confirmant l’image d’un parti extrémiste, et ainsi par empêcher le recrutement de nouveaux militants (un leader régional de Die Freiheit avait notamment évoqué les risques sociaux encourus par des militants qui sont des fonctionnaires « respectés », juges, policiers, qui auraient beaucoup à perdre si on les découvrait militants d’un parti d’extrême droite).

Une autre hypothèse pouvant expliquer l’échec de Die Freiheit est que le parti n’a, en tout cas à ses débuts, pas su dépasser une certaine monomanie de l’islam. Certes, il dispose d’un programme politique relativement diversifié, mais ses campagnes se concentrent uniquement sur le thème de « l’islam fondamentaliste », qu’il juge être « la menace totalitaire principale pour l’humanité, après avoir vaincu les totalitarismes du XXe siècle ». Plus récemment, les stands d’information dans les zones piétonnes allemandes ont également été utilisés pour faire campagne contre la politique de l’euro du gouvernement actuel, mais ils sont encore très souvent focalisés sur le thème de l’islam. Or, si les électeurs potentiels d’extrême droite attribuent plus d’importance aux thèmes comme la sécurité, l’immigration, et qu’ils ont une antipathie envers l’islam, ils ne sont sans doute pas tous prêts à donner leur voix à un parti qui se focalise de manière excessive et acharnée sur un seul sujet, et qui ne semble pas proposer des solutions concrètes à d’autres problèmes politiques. Cela a d’ailleurs été une autre raison pour laquelle les forces modérées de Die Freiheit ont quitté le parti : ils estimaient qu’il fallait également développer d’autres thèmes pour pouvoir atteindre un électorat plus large.

En un mot, si le mouvement Pro ne peut sans doute pas remporter de grands succès électoraux à cause de sa proximité avec le NPD, Die Freiheit a jusqu’ici échoué à cause de divisions internes et d’un conflit entre une volonté de se démarquer de l’extrême droite historique et de s’établir en tant que nouveau parti conservateur, et la réalité de campagnes électorales peu professionnelles facilement identifiables comme entièrement axées sur l’islamophobie.

Le problème d’un vivier politique divisé

Considérant que les tentatives passées de créer un parti de la nouvelle extrême droite ont, pour diverses raisons, échoué, la question est également de savoir pourquoi la situation actuelle reste toujours difficile pour ceux qui seraient tentés de fonder un nouveau parti.

Premièrement, il est difficile de se placer de manière optimale sur un échiquier politique multidimensionnel. En effet, le vivier politique de ce parti hypothétique n’est pas monolithique. On note qu’en Europe il y a grosso modo deux grandes tendances idéologiques au sein de la nouvelle extrême droite, l’une libérale, l’autre sociale. Tandis que la tendance libérale, à l’instar du SVP suisse ou du “Parti de la Liberté” de Wilders, prône notamment un durcissement du traitement des chômeurs et voit d’un mauvais œil les augmentations d’impôts, la tendance sociale, plus proche du programme du FN, rassemble ceux qui souhaitent au contraire un État providence réservé à la communauté nationale protégeant ses citoyens des effets néfastes de la mondialisation. Le point commun majeur de ces deux tendances, outre l’idéologie islamophobe, est le rejet de l’Union européenne (UE).

En Allemagne, un nouveau parti à droite de la CDU devrait donc nécessairement exploiter l’opposition de fractions de la population contre des transferts financiers vers les pays de crise, et plus généralement contre l’euro et l’UE. Mais sur le plan socio-économique, serait-il plus utile de tenter de s’imposer comme le champion de l’antimondialisation et de la redistribution sociale ou de gagner un électorat de la classe moyenne supérieure qui considère qu’elle « paye pour tout le monde » ? Il est difficile de répondre à cette question, car il semble exister un potentiel électoral pour les deux tendances.

En se plaçant plus à gauche, il pourrait plus facilement parler à tous ceux qui se sentent oubliés ou mal représentés par les partis actuels. D’autant plus que l’animosité contre l’islam n’est pas qu’un phénomène de sympathisants de droite. Thilo Sarrazin est membre du SPD, un parti qui se bat jusqu’à ce jour pour regagner la confiance de l’électorat qu’il s’est aliéné avec ses réformes néolibérales du début des années 2000. Par ailleurs, le même sondage qui a relevé un potentiel de 18 % pour un parti autour de la personne de Sarrazin a établi que c’est parmi les sympathisants de « Die Linke » (« La Gauche »), une formation d’extrême gauche et donc supposément opposée à tout racisme, qu’un tel parti serait le plus populaire (29 % d’intentions de vote hypothétiques). Cela confirme ce que l’on sait sur cet électorat : parmi les populations plus âgées d’Allemagne de l’Est qui constituent la base électorale de « Die Linke », on trouverait beaucoup de personnes qui souscriraient sans doute également à des thèses xénophobes ou islamophobes.

La stratégie de fonder un parti nationaliste et libéral pourrait également être payante, car le parti conservateur dominant a en Allemagne plus de mal à occuper cette place sur l’échiquier politique, contrairement à ce qu’on observe en France où il semblerait que le collectif de députés UMP « Droite Populaire » incarne une version libérale du FN et réussisse à intégrer une partie de cet électorat, avant tout dans le Sud-Est du pays. Par contre, il semble invraisemblable que la CDU d’Angela Merkel qui s’est repositionnée vers le centre, puisse de manière crédible défendre cette tendance-là et donc d’essayer de procéder à une intégration similaire que l’UMP, qui elle s’est largement « droitisée » au cours des dernières années. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer la capacité intégrative historique de la CDU.

A ce titre, cette absence pourrait être interprétée comme le succès de la CDU à empêcher depuis des décennies l’émergence d’un parti à sa droite. Actuellement, la CDU semble être l’unique « Volkspartei » (grand parti populaire) restant et peut espérer de manière réaliste un score de 38 % aux élections de 2013, alors que le SPD a beaucoup souffert des conséquences de sa politique réformiste des années Schröder et que la gauche en général a continué à se fragmenter davantage avec l’apparition du Parti des pirates. La CDU a au cours de son histoire su fidéliser une clientèle conservatrice (notamment dans les Länder méridionaux), mais la question est si à l’avenir, les électeurs de son aile droite restent fidèles au parti malgré le repositionnement au centre opéré par la très pragmatique chancelière Angela Merkel. L’impopularité de transferts financiers aux pays en crise de la zone euro, d’un assouplissement du rôle de la BCE ou de la création du MES, crée en tout cas une situation dangereuse pour la CDU, qui ne rassemble déjà plus tous ses députés lors de votes sur l’Europe au Bundestag.

Manque de personnel charismatique

Enfin, on ne peut pas négliger l’importance de la composante personnelle. Dans de nombreux pays, les partis politiques de l’extrême droite sont directement associés à un personnage politique plus ou moins charismatique, mais au minimum controversé et connu par l’ensemble du pays. En Autriche, le FPÖ a sans doute bénéficié du leadership de Jörg Haider et aujourd’hui Heinz-Christian Strache ; aux Pays-Bas, Geert Wilders incarne encore plus le parti qu’il a fondé que la famille Le Pen, historiquement à la tête du FN, et en Suisse, le SVP a beaucoup bénéficié de l’engagement personnel et financier de Christoph Blocher. Bien qu’en Allemagne on élise généralement des partis, et non des personnes, la composante personnelle n’en est pas moins cruciale.

L’exemple suivant montre qu’avec un visage clairement identifiable, un succès électoral (bien que dans ce cas très éphémère) est possible. Aux élections régionales de 2001 du Land de Hambourg, un parti auparavant inconnu, le « Parti de l’offensive de l’État de droit » (Partei Rechtsstaatlicher Offensive) a obtenu 19.4 % des suffrages, sans avoir participé à des élections par le passé. Le parti été fortement personnalisé, jusqu’au point d’être principalement connu sous le nom de Schill-Partei (parti Schill), du nom de son fondateur et président Ronald Schill, un juge surnommé « Richter Gnadenlos » (juge sans merci) par les tabloïds allemands. Bien qu’il n’ait pas été perçu comme un parti d’extrême droite, il fut souvent placé dans le camp de la droite populiste : la campagne électorale était principalement axée sur le thème de la sécurité et de la justice, plus concrètement sur la criminalité et le « laxisme » judiciaire, mais le parti Schill avait également pour objectif de restreindre l’immigration et le droit d’asile. Moins d’un an plus tard, aux élections législatives de 2002, le parti tenta trop tôt de s’imposer au niveau national et n’obtint que 0,8 % des voix. Malgré tout, l’exemple du parti Schill est aussi l’exemple d’un échec personnel. Accusé d’avoir fait du chantage à son supérieur, le maire CDU de Hambourg, il est démis de son poste de ministre de l’Intérieur du Land. Après l’exclusion de son parti, un projet séparatiste de Schill menace la stabilité de la majorité et pousse le maire à annoncer des élections anticipées, que les deux partis issus de l’ancienne formation de Schill perdent.

En ce moment, il est difficile d’imaginer un personnage de la scène politique allemande actuelle mener une nouvelle tentative de fonder un parti à droite de la CDU. Thilo Sarrazin, candidat idéal que les sondeurs avaient utilisé comme référence dans leurs questions a déjà expliqué à maintes reprises qu’il n’entendait pas quitter le SPD. L’ex-étoile montante de la CSU (la branche bavaroise de la CDU), le jeune ministre Karl-Theodor zu Guttenberg, qui a dû démissionner après avoir menti sur sa thèse de doctorat qui était en grandes parties un plagiat, a également déjà été considéré par les médias comme leader potentiel d’un nouveau parti, option qu’il a lui-même aussi envisagée, mais la CSU semble déterminée à le réintégrer dans le parti lorsqu’il voudra retourner sur la scène politique.

Conclusion

Le cas allemand, bien que socialement dans la « norme » européenne (la société n’est pas moins islamophobe que d’autres en Europe) est donc une anomalie politique. Il est probable qu’en conséquence de son histoire, un parti allemand, plus que d’autres partis européens, a du mal à se positionner le plus à droite possible sur l’échiquier politique sans pour autant avoir des liens, perçus ou réels, avec l’extrême droite historique.  Les tentatives récentes de créer un parti capitalisant sur les peurs et animosités entourant l’islam en Europe ont, en outre de manque de personnel charismatique et de divisions internes, surtout échoué à cause de cela. La CDU d’Angela Merkel, bien que sous pression de son aile droite qui se reconnaît de moins en moins dans son parti, n’a plus été aussi puissante depuis 10 ans, et ce malgré de multiples revers électoraux au niveau régional. En ce moment, seuls les « Freie Wähler » (« les électeurs libres »), une association citoyenne (formellement pas un parti) déjà présente au parlement bavarois et bien implantée au niveau municipal dans plusieurs Länder, semble pouvoir chasser sur les terres de la CDU, mais uniquement à cause d’une opposition à la politique de l’euro, et non à cause d’une mobilisation contre les musulmans, les immigrés, etc. Si rien ne change dans les années à venir, l’Allemagne restera donc une anomalie politique.


[1]             D’après un sondage réalisé en automne 2010, 37% des Allemands pensent que Sarrazin a raison avec ses thèses sur les musulmans (http://www.spiegel.de/politik/deutschland/umfrage-42-prozent-der-deutschen-lehnen-sarrazins-thesen-ab-a-717267.html).

[3]             Selon les Länder, différents petits partis ne peuvent pas être sûrs d’entrer au parlement régional. Toutefois, les Verts, Die Linke, le NPD, les Pirates, le FDP, les Freie Wähler ont récemment réussi leur entrée dans des parlements régionaux, et plusieurs autres partis ont fait de même dans les décennies passées (même s’il agissait alors souvent de succès éphémères).

[4] Le NPD a fusionné en 2010 avec son ancien rival, la DVU (Deutsche Volksunion ; Union populaire allemande) pour donner le NPD – Die Volksunion.

[5]             Le slogan du NPD, « Travail. Famille. Patrie. », sera particulièrment familier à un Français, mais son programme traduit surtout une idéologie « völkisch » (qui glorifie le peuple en tant que communauté biologique), en demandant par exemple à ce que la « Volkssubstanz » (la substance du peuple) soit protégée de l’immigration, ou que les étrangers n’aient pas le droit d’acquérir de biens immobiliers allemands (rappelant certaines lois nazies). En effet, le mot « Volk », qui a priori signifie simplement « peuple », abonde dans tous les écrits du parti. Il est considéré comme synonyme de nation, concept défini selon des critères de descendance. Par ailleurs, pour le NPD, être nationaliste est une question sentimentale : « On se sent mal à l’aise, lorsque dans son propre pays on est dépassé sur l’autoroute par des convois militaires américains ou lorsqu’on s’arrête au feu rouge au centre ville et qu’à travers la vitre baissée de la voiture d’à côté résonne de la musique de Turcs (« Türkenmusik »). En fait, il ne faut pas avoir lu des livres pour devenir nationaliste. Comme chez l’animal il suffit l’instinct.» (http://npd.de/html/1939/artikel/detail/1796/).

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