Entretien avec l’intellectuel algérien Mohammed Benchicou – extrait

 Salima Naït Ahmed
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Résumé

Mohamed Benchicou, écrivain, journaliste et ancien prisonnier politique algérien, décrypte les ressorts du régime répressif algérien.Le journaliste, refondateur d’ « Alger républicain » auquel succéda en 1991 le journal « Le Matin », est arrêté en 2004, suite à la publication de sa biographie éminemment critique du président algérien : Bouteflika, une imposture algérienne. Incarcéré pendant deux ans au pénitencier d’El Harrach à Alger, il publie, après sa libération, un ouvrage qui revient sur son expérience carcérale : Les geôles d’Alger. Entre temps, le journal « Le Matin » ferme, acculé par les nombreux procès en diffamation qui sanctionnent sa liberté de ton.

Mohamed Benchicou rapporte  ce que sa propre incarcération révèle de la répression algérienne. L’écrivain explique comment son acte a pu faire plier le pouvoir en le conduisant sur le terrain d’une bataille de communication. L’Algérie actuelle souhaite se donner une image démocratique et il lui est de plus en plus difficile d’aller de front contre la liberté d’expression. Le régime doit user de moyens détournés pour attaquer cette liberté, mettant au jour, dès qu’il le peut, des vices de forme pour censurer les aspirations démocratiques relayées par certaines publications.

Summary

 Mohamed Benchicou is an Algerian writer, journalist and former political prisoner. He decodes here the motivations of the Algerian repressive regime. The journalist is the refounder of “Alger Republicain” followed in 1991 by “Le Matin” newspaper. He was arrested in 2004, after the publication of his eminently critical biography of the Algerian President: Bouteflika, an Algerian Imposture. After a two-year imprisonment in El Harrach penitentiary of Algiers, he publishes a book about his experience of prison: The jails of Algiers. In the meantime the numerous trials for defamation forces “Le Matin” newspaper into closing, punished for its freedom of speech.

Mohamed Benchicou tells first what his own imprisonment reveals about Algerian repression. The writer also explains how his act could have made the power give in by leading it to a communication battle. Today’s Algeria actually wants to give a democratic image. In this context, tackling freedom of expression head-on is more and more difficult. The regime have to use roundabout ways to attack this freedom, shedding the light on procedural defects as soon as possible to censor the democratic aspirations expressed throughout some publications.

 

Salima Naït Ahmed. M. Benchicou, vous êtes l’auteur de Bouteflika, une imposture algérienne, une biographie éminemment critique du président algérien qui vous a valu deux ans de prison. A peine sorti du pénitencier d’El Harrach, c’est un brûlot contre la situation des prisons algériennes que vous publiez. Votre ouvrage Journal d’un homme libre dénonce encore sans répit tous les traits dictatoriaux du régime algérien. Après ces multiples récidives littéraires constatez-vous un changement dans les pressions que vous subissez, le pouvoir a-t-il plié d’une quelconque manière face à votre décision ?

Mohamed Benchicou. Mandela a dit: « on ne peut rien contre la volonté d’un homme », ou d’une femme d’ailleurs, et il a raison. La répression des régimes arabes est faite pour abattre du premier coup, elle échoue si elle ne réussit pas, parce qu’il n’y a pas de solution de rechange si la victime se relève. La répression algérienne est à courte vue, arrogante et velléitaire. C’est après mon séjour en prison, le premier coup de poing, que le plus important a commencé. L’enjeu est éminemment important pour le régime : il s’agit de faire de la cible qu’on a abattue un exemple en direction de la société. Et ça je l’avais compris tout de suite. Dans ce genre d’incarcération, ce qu’il y a de plus insupportable c’est qu’on ne réfléchit plus à soi. On devient un enjeu qui dépasse notre propre personne. Le régime exploite ma condition pour asseoir son pouvoir. La population, les gens se sont dit « Bon, maintenant ce type-là, on va voir ce qu’il vaut. Il a écrit un livre, est-ce qu’il va se relever ? » Et si je ne me relevais pas, c’était bien la preuve qu’il n’y a rien à faire contre ce régime.

SNA. Mais pensez-vous que cette politique de la peur échoue réellement quand la victime se relève? La violence carcérale que vous décrivez dans Les geôles d’Alger est effrayante. Après votre sortie de prison, n’y a-t-il pas tout de même eu un exemple efficace ?

MB. Oui, dans un régime comme le nôtre l’abus de pouvoir est inévitable. Ce qu’il s’agit de faire, c’est de le démystifier. Pour cette raison, mon premier texte, après ma sortie de prison s’intitulait « N’ayez pas peur de leur prison ». Dès le premier jour de mon emprisonnement, nous n’étions plus dans un contexte d’incarcération classique mais dans une bataille de communication. Les agents de la répression avaient des relais de propagande qui étaient prêts à rapporter à la société les preuves de mon fléchissement qui devaient être en même temps les preuves de la puissance du régime. Et cela a fonctionné, parce qu’ils ont procédé de manière classique. Au deuxième mois d’emprisonnement, un émissaire m’a été envoyé pour me dire d’écrire une lettre de repentance à Bouteflika. Dans leur tradition répressive, ces pratiques fonctionnent. Leur propagande a été chargée de répandre l’information selon laquelle j’aurais plié, même si c’était faux. Des journaux ont diffusé la fausse information que j’avais écrit une lettre de repentance. Cela a fait des dégâts extraordinaires. Ce genre de détention devient une bataille de communication. Il fallait tout de suite, dès ma sortie, braver l’interdit en écrivant Les Geôles d’Alger pour empêcher l’efficacité de la politique de la peur. Là, ils n’avaient plus de stratégie pour une cible qui se relève. Ils étaient pris dans leurs propres contradictions : pendant mes vingt-quatre mois d’incarcération, on avait répété que l’Algérie était un pays démocratique qui n’emprisonne pas les journalistes pour leurs écrits et que je suis en prison pour un délit financier. Ils ne pouvaient plus rien faire à ma sortie : ça aurait été un acharnement avec un coût politique terrible. L’incarcération avait déjà trop coûté sur le plan de l’image. Est-ce que le régime a plié ? Relativement oui. Tout ce qu’il a pu faire, c’est montrer sa faiblesse. Lorsque le stand de l’éditeur de mon second livre (Les geôles d’Alger) se tenait au Salon du Livre pour une séance de dédicace, la censure a eu lieu dix minutes après le départ du président d’une manière extraordinaire : en murant le stand. Cette réaction, en contradiction avec la loi, est un geste de répulsion arrogant qui a trahit la faiblesse du régime.

SNA. Votre détermination est sensible dans vos écrits, et, en même temps, quand vous décrivez le régime, il est toujours possible de se demander pourquoi garder espoir. Vous dites par exemple que la solidarité carcérale vous a donné des « leçons impérissables sur les secrets de l’espoir » mais cette solidarité carcérale n’est-elle pas l’exception ? Cette résistance d’un petit groupe d’hommes qui vous défendent peut-elle créer des émules ?

MB. Je ne parle pas d’espoir pour consoler les gens mais parce que je pense vraiment que mes codétenus, grâce auxquels je dois d’être sorti sur mes pieds, sont un échantillon de la société algérienne qui résiste à sa manière. C’est elle qui est venue à mon secours … Je n’ai pas envie de critiquer les confrères ou les intellectuels de mon pays, mais les Algériens n’ont pas la lâcheté de notre élite, ne serait-ce que pour une seule raison : ils sont loin de la table de la corruption. Ils ont immédiatement situé mon « combat » si l’on peut dire (je n’aime pas beaucoup ce terme), comme étant quelque chose qui allait dans le sens de leurs aspirations. Ils ont compris qu’il fallait le soutenir, c’était intuitif, pour ne pas porter une responsabilité dans l’aggravation de la situation. Avec mes codétenus, il y a eu d’abord le « nif » c’est-à-dire la « fierté » algérienne : ne pas faire comme si on n’avait rien vu. On se serait rendu complice de l’injustice. Il y avait aussi autre chose de plus important : la plupart ne savaient pas lire. Finalement, ce journaliste que je suis, ils ne l’avaient jamais lu. Mais ils se disaient que, ce journaliste, quand bien même inconnu, s’était battu pour quelque chose qui nous obsède tous: contre un régime qui nous humilie et nous exploite. C’est ce que je raconte dans Les geôles d’Alger, avec ce jeune homme analphabète qui s’adresse à moi : « Je lis pas, je n’ai jamais lu le journal, mais dans la salle on dit que tu t’es battu contre le gouvernement, je veux pas savoir pourquoi, mais pour cette seule raison il ne t’arrivera rien ici ». C’est de là que vient l’espoir. Les élites, elles, ont laissé faire parce qu’elles étaient proches de la table de la corruption, du « festin ».

SNA. Si l’on songe que le régime algérien fait de la propagande en prétendant être une démocratie, est-ce que cela ne montre pas aussi que cette rhétorique-là a une importance nouvelle, un poids véritable, même si son but premier consiste à cacher les excès du régime ?

MB. Elle n’a pas qu’une certaine importance. Elle est vitale. Ce n’est pas du tout une nouveauté. C’est une opération de communication en direction de l’opinion internationale essentiellement. Cette opération est liée à l’architecture des régimes des fausses républiques comme la Syrie, l’Egypte de Moubarak, l’Irak, la Tunisie de Ben Ali, l’Algérie, dont je parle abondamment dans le livre en citant deux intellectuels arabes : Saad Eddine Ibrahim et Moncef Marzouki qui ont beaucoup réfléchi à ces fausses républiques. Elles tiennent à la fois de la royauté et de la dictature, tout en se prétendant république. Elles n’ont de république que le nom, le vernis, l’aspect extérieur alors qu’à l’intérieur elles fonctionnent comme des propriétés privées. C’est ce que Marzouki appelle des joumloukia   une contraction des deux termes Joumhouria (République) et Mouloukia (Royauté). Et tout repose sur ce subterfuge de fausse république, sur la communication, ce que vous appelez la rhétorique.

SNA. Vous avez évoqué les avantages dont bénéficie l’élite. Quels sont-ils ? Qu’est-ce qui leur donne tant envie de rester à la table de la corruption et de soutenir le régime ?

MB. Cela, je l’explique, avec cette mention à Saad Eddine Ibrahim, qui a très bien analysé les régimes arabes, grâce à la notion de bay’a. Nos régimes fonctionnent sur un principe binaire simple : « Tu es mon ami ou tu es mon ennemi ». Bouteflika le dit très bien dans ses discours. Il dit mot pour mot : « Anta menna, wella machi menna »: ou bien tu fais partie du régime et à ce moment-là tu es dans la bay’a, l’allégeance, et tu as droit à ses avantages, ou  bien tu es en dehors du cercle. La bay’a te met au-dessus de l’origine sociale dont tu es issu. Un petit paysan devient un petit employé, un médiocre écrivain devient un « grand écrivain »… et cela fonctionne à plein. Si le régime tient, c’est grâce à ce petit peuple de la dictature.

SNA. Est-ce qu’il n’y pas alors une contradiction ? Tout à l’heure vous évoquiez un découplage entre l’élite corrompue et le peuple et vous décrivez maintenant un système qui irrigue toute la société.

MB. Le régime n’a pas besoin d’acheter tout le peuple, il a besoin de le contrôler. Il est dans une posture de contrôle et non de gouvernement. Il n’hésite pas à user de la corruption dans toutes les franges de la société selon le degré de nuisance des individus, ou selon leur utilité et leur valeur marchande. Mais il vise d’abord les élites, les intellectuels, les politiciens, la zaouias[1], les religieux : ceux qui ont une valeur ou peuvent lui nuire. Il achète quelque fois très cher sa tranquillité. On peut aussi rendre service au pouvoir : c’est comme cela qu’il achète les artistes, les chanteurs. C’est un procédé mafieux. Dans les bons films sur la mafia, il y a toujours une scène où le parrain propose au gang d’en face la paix en échange d’argent. C’est la bay’a.

SNA. Mais alors le petit paysan qui devient employé grâce à ce système, dans quelle situation est-il?

MB. Il devient un porte-voix du régime. Ceux qui ont une nuisance se voient proposer des oboles ; ceux qui les refusent sont frappés. La seule nouveauté que les élites n’ont pas comprise, c’est que la répression a désormais changé : elle a un coût terrible sur l’image, auprès de l’opinion internationale. La répression entre désormais en contradiction avec l’architecture des joumloukias basées sur le subterfuge et l’image envoyée à l’Occident. On le voit bien maintenant : une chose que Sarkozy a demandé, par exemple en Tunisie ou en Egypte, c’est que l’on libère les journalistes, les prisonniers politiques. Le non-respect des droits de l’Homme ne gêne pas seulement les joumloukias, mais aussi les régimes occidentaux qui ont des problèmes avec leur propre électorat. Prenons Sarkozy, il pense à 2012 : il a refusé de recevoir Bouteflika. Bouteflika est désormais un dictateur infréquentable, avec le troisième mandat, la possibilité du pouvoir à vie, etc[2]. On ne peut pas désigner Mugabe, qui n’a obtenu que 53%  des voix aux élections, comme l’archétype du dictateur hideux et monstrueux, et accueillir à bras ouvert Bouteflika, qui s’est fait élire à plus de 90 % des voix. C’est ce qui a été dit par la France à Bouteflika : qu’il fallait mieux dès lors ajourner sa visite en France qui venait juste après des élections détestables. La fraude coûte de plus en plus. Il y a bien des évolutions heureuses qui résultent des contradictions des joumloukias et de leurs soutiens occidentaux.

SNA. Qu’en est-il de la torture ? Tout d’abord dans les prisons : comment cette torture y est encore appliquée ? Sur la torture plus généralement, vous avez dénoncé dans Le Matin les tortures de T’kout[3] sur des civils, y a-t-il une avancée de ce côté ? Grâce aux dénonciations du Matin ou grâce au livre ?

MB. Bien sûr. D’ailleurs, la dénonciation du journal a précipité sa fermeture et mon incarcération. Il y a des améliorations, mais la torture ne peut simplement pas disparaître car elle est une activité constitutive de la répression et du contrôle de la population. En Algérie, en Syrie, en Tunisie et en Egypte, nous avons eu ou avons encore un pouvoir qui s’accroche au fauteuil et une population qui n’en veut pas. Nous avons un régime en constante belligérance contre sa propre société. Il est donc obligé de développer toute une procédure, soit de corruption, soit de répression, et la torture fait partie du catalogue. L’Algérie a pourtant signé la Convention de 1984 contre la torture, elle s’est donc engagée à la bannir. Et étant donné qu’il y a des enquêtes de la part des ONG en Algérie, et une presse qui réussit à dire certaines choses, la torture visible a en conséquence été éliminée Mais une torture invisible demeure. T’kout a été le dernier grand acte de torture avérée. Le pouvoir a tout fait pour que cette torture soit désavouée. Si la population n’avait pas eu le courage de se déplacer pour témoigner devant un tribunal, le pouvoir aurait pu désavouer ces actes. La torture invisible demeure dans les prisons clandestines, dans les prisons en général et dans les postes de police. Pour résumer, les institutions de la répression ont adopté le même subterfuge factice que le régime pour apparaître démocratique. Par exemple, si vous allez dans un poste de police, vous y serez reçu convenablement, vous ne trouverez nulle trace de torture. Mais on ne vous montrera jamais l’arrière-salle des geôles. Il y a une torture persistante, parce qu’elle fait partie intégrante d’un régime essentiellement répressif.

SNA. S’applique-t-elle y compris sur les détenus de droit commun ?

MB. Oui, puisque ce qui compte c’est l’exemple. Le pouvoir algérien a peur de sa propre société et lui montre un visage de père fouettard. Je lis la littérature sur la torture dans nos pays, chaque fois que j’interviens j’essaie d’en parler… parce qu’en Occident, on tourne autour du pot, mais on n’arrive pas à mettre la démocratisation des régimes arabes au centre du débat. Seule la démocratisation des régimes peut mettre fin aux problèmes qui concernent l’Occident. La torture, la répression, seraient éliminées de facto lorsqu’un régime n’en aura plus besoin pour se faire accepter. Les deux grands problèmes dont souffre l’Occident, du fait de la proximité avec nos pays, sont le terrorisme et l’immigration clandestine. J’entends souvent, y compris les partis de gauche en France, tenir un langage plein de candeur, éculé sur l’immigration clandestine. Un langage de surcroît complètement faux, sans souci de vérification, sur cette immigration. Ils affirment que, pour parer au problème, il faut aider financièrement les pays à stabiliser leur population. Que signifie cette phrase pompeuse et ridicule? Comme si tout était une question d’argent. Que voulez-vous ajoutez à l’Algérie ? Elle possède 150 milliards de dollars de réserve. Cette gauche est sur le vieux schéma de l’immigré clandestin quittant son pays parce qu’il a faim pour aller trouver du travail en France. Mais la question n’est pas là. Premièrement, l’Algérie n’est pas pauvre, deuxièmement, l’immigré clandestin n’est pas celui qui n’a pas de travail. Très souvent, il a une très bonne situation dans son pays. Ce n’est pas systématiquement un jeune désœuvré. Il y a des couples, certains ont des enfants, et prennent un bateau ou une barque pour immigrer clandestinement. Si on se demande pourquoi l’Algérie, un pays riche, est abandonné par des habitants qui ont une maison, une voiture et un travail, on revient à la question de la démocratisation du régime. Il faut alors nécessairement placer la démocratisation politique et sociale au cœur du débat sur l’immigration clandestine. On refuse de le faire pour deux raisons : on part du postulat selon lequel l’Algérie est un pays démocratique et, il est difficile, compliqué, politiquement handicapant, de se mettre à dos un régime en le désignant comme non démocratique.

SNA. Dans votre Journal d’un homme libre, vous expliquez ce fonctionnement du régime algérien par un rapport de force entre militaires et hommes politiques au sommet du pouvoir. Vous le présentez de façon romancée comme un conflit entre la « tribu des têtes képi », et la « tribu des têtes nues ». Vous concluez que les têtes képi gardent la main mise sur le pouvoir. Mais alors, quel intérêt avaient les généraux à supporter Bouteflika, ce président incompétent, tel que vous le décrivez dans L’imposture ?

MB. Cela vient du fonctionnement mafieux du régime. Le premier coup d’Etat a eu lieu en 1962 quand l’armée a pris le pouvoir contre le peuple. C’est un clan inconnu au bataillon qui prend le pouvoir et le conserve. Il n’a pas participé à la construction du mouvement national. Il s’agit du « clan d’Oujda ». Pour choisir les présidents, les membres ne font confiance qu’aux gens unis par les liens du clan, même s’ils ne s’entendent pas. C’est pourquoi la nouvelle génération fait très peur au pouvoir… Bouteflika fait partir du clan d’Oujda. Le clan a maintenant un grave problème : après Bouteflika, qui ? C’est la seule explication que je vois. Ils ne s’entendent pas avec lui sur beaucoup de choses,  mais ils le préfèrent à un type qui n’est pas du clan.

SNA. Considérez-vous que l’armée soit un garde-fou? Vous semblez quelque fois la présenter comme telle, en évoquant son opposition à la politique de rapprochement avec les islamistes de Bouteflika et Belkhadem.

MB. Non. Bouteflika a voulu jouer contre l’armée parce que, de toutes les joumloukias arabes, l’Algérie est la seule où le président n’a pas la réalité du pouvoir. Il sait que le seul moyen de diminuer l’autorité des têtes képi, c’est de composer avec les islamistes… L’armée n’est pas un garde-fou : il faut s’abstenir de croire que les militaires sont contre les islamistes pour les mêmes raisons que nous. Ils s’opposent aux islamistes pour protéger leur propre pouvoir. L’armée peut être considérée comme un garde-fou seulement tant que l’adversité avec les islamistes subsiste. S’ils arrivent à s’entendre, comme c’est souvent le cas, ils se retourneront contre nous.


[1] Confréries religieuses traditionnelles.

[2] Le 12 novembre 2008 le parlement algérien amende la constitution pour supprimer la limitation à deux du nombre possible de mandats présidentiels, ouvrant ainsi la voie à un troisième quinquennat d’Abdelaziz Bouteflika.

[3]  T’kout est une ville des Aurès, dans wilaya de Batna, en région chaouïe. Le 13 mai 2004 Chouaïb Argabi, un jeune garçon de 16 ans, est tué par un garde communal. L’événement est suivi par des émeutes et l’intervention armée de 3000 soldats dans la ville. Les habitants de T’kout dénoncent des tortures, des viols et d’autres violences de la part des militaires. Des confrontations quotidiennes entre militaires et civils s’étendent dans d’autres régions chaouïes. Le journal Le Matin dénonce à l’époque les tortures en publiant les témoignages de plusieurs victimes. Il est poursuivi pour diffamation avant qu’un tribunal n’auditionne les victimes et reconnaisse la réalité des tortures. Voir http://benchicou.unblog.fr/2007/05/17/cette-algerie-qui-hurle-en-silence/

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