Villes et urbanisation contemporaines au Yémen : entretien avec Roman Stadnicki

Roman Stadnicki est géographe, chercheur au CEDEJ (MAEE/CNRS), Le Caire, responsable du pôle « ville et développement durable », auteur d’une thèse sur l’urbanisation de Sanaa (Université de Tours, 2009). Cet entretien, réalisé par Sarah Morsi, met en exergue une partie de ses recherches sur l’urbanisation des villes yéménites. Il traite des différentes étapes de développement urbain à travers un bref résumé historique, de la répartition sociale dans les grandes villes, et des liens économiques entre elles. Il met en relief les problèmes liés à l’accroissement des villes et des habitants.Roman Stadnicki est interrogé à propos l’impact des formes d’urbanisation sur l’identité des yéménites, en particulier dans le contexte de la vague des révolutions de 2011.

– Qu’est-ce qui distingue Sanaa, la capitale du Yémen, des autres grandes villes de la Péninsule Arabique et du Moyen-Orient? 

 Quand on cherche à savoir ce qui distingue une cité de l’ensemble régional à laquelle elle appartient il faut aussi et peut-être d’abord chercher à savoir ce qui l’en rapproche. Y a-t-il encore une capitale dans le monde qui puisse aspirer à l’originalité totale, à l’exception, à l’heure de la mondialisation – laquelle se traduit, au niveau des villes, par une circulation internationale des influences et des savoir-faire urbanistiques ? La place Tahrîr de Sanaa fut ainsi aménagée par des ingénieurs Égyptiens dans les années 1960 sur le modèle de celle du Caire. Occupée par les hommes du Président Saleh en 2011 pour éviter qu’elle ne devienne, comme son homologue cairote, le symbole de la contestation du pouvoir en place, l’actualité les rapproche aujourd’hui. Le schéma directeur de 1978, sur lequel les pouvoirs publics yéménites se basent encore aujourd’hui, fut élaboré par des urbanistes britanniques. Enfin, le développement des quartiers résidentiels de haut standing en bordure de rocade à l’ouest de Sanaa ne sont pas sans rappeler les paysages urbains de Doha ou de Koweït-City, alors même que tout oppose le Yémen de ses voisins du Conseil de Coopération du Golfe.

Tout cela ne fait évidemment pas disparaître les singularités d’une agglomération. Surtout si l’on regarde la place qu’occupe le Yémen dans la péninsule arabique : il y est à la fois le pays qui compte le plus grand nombre de sites historiques conservés et celui où l’urbanisation y est la moins maîtrisée.

D’une part, la vieille ville de Sanaa est un bel exemple de modèle dit « arabo-islamique » de cité traditionnelle. Elle n’a pas d’équivalent dans la région, au grand regret des émirs du Golfe qui rêvent de « cultural heritage » et qui investissent des millions de dollars dans la reconstitution artificielle de patrimoine urbain (Madinat Jumeirah à Dubaï ou Souk Waqif à Doha par exemple). Sanaa fut classée par l’Unesco en 1986. L’institution met essentiellement en avant l’organisation de l’espace intra muros, caractéristique, dit-on, des premiers siècles de l’Islam, l’ensemble architectural homogène contenu à l’intérieur de l’enceinte partiellement conservée, et les « maisons-tours », comme signes d’un habitat original. Sans parler de la Grande Mosquée, construite du vivant du prophète, de la trentaine de magnifiques caravansérails que compte la ville, des hammams encore en service, etc.

D’autre part, alors que les villes du Golfe sont extrêmement pensées et planifiées de façon à servir le projet politique national, suivant des logiques de compétition internationale, de forte ségrégation sociale, de conquête permanente de nouveaux territoires, etc., l’urbanisation contemporaine au Yémen est laissée aux mains des acteurs privés et des habitants. La réglementation urbanistique y est très faible et l’État comme les collectivités locales ne jouent qu’un rôle mineur dans la structuration de l’espace urbain, faisant des quartiers irréguliers une quasi norme urbanistique.

 

– Qu’est-ce qui caractérise le processus d’expansion urbaine des dix à vingt dernières années à Sanaa ?

 En fait, pour comprendre la croissance urbaine au Yémen, il faut remonter à la Révolution de 1962 qui a mis fin à 1000 ans d’Imamat autocratique et qui représente donc un tournant dans l’histoire contemporaine du Yémen comme dans le développement de la ville de Sanaa. Ce n’est pas tant, dans l’immédiat, sur le plan de l’étalement urbain, perturbé par six années de guerre civile (1962-1969), que sur celui de la modernisation des infrastructures et des systèmes politiques et juridiques, que s’observent les changements. Avant la Révolution, le droit tribal interdisait aux paysans, dont les terres s’étendaient jusqu’au pied des murs de la ville, de les vendre à des citadins. Ceci explique que la ville n’ait pu s’étendre avant cette date hors de ses limites traditionnelles et que l’explosion urbaine post-Révolution ait été si brutale. Un autre changement notable réside dans l’appel fait aux forces économiques et politiques internationales pour la réalisation de certains grands travaux. Le processus de périurbanisation commence ainsi avec la construction, peu après la Révolution, de la route Sanaa-Hodeïda par une entreprise chinoise. Tout en symbolisant l’ouverture de l’ère de l’automobile dans le pays, cet axe routier, toujours fondamental aujourd’hui, est le point de départ de l’extension de la ville en direction de l’Ouest. La fin des années 1960 a donc également vu naître la place Tahrîr. Un grand nombre d’institutions ministérielles, financières, ainsi que certains magasins, ont été attirés par une implantation à proximité de ce nouveau centre-ville qui symbolise la modernité au sens large et l’ouverture au pays alors leader économique du Monde arabe, l’Égypte.

Ce n’est véritablement qu’à partir de la fin de la guerre civile, en 1969, que la ville croît à grande vitesse. La République Arabe du Yémen, proclamée par le coup d’État de 1962, ne s’établit dans les faits qu’en 1970. Le nouveau régime facilite alors l’émigration de travailleurs yéménites dans des pays du Golfe en pleine expansion. Employés comme ouvriers sur les grands chantiers saoudiens, émiratis ou koweïtiens, les Yéménites expatriés investissent rapidement et massivement, dans leur pays d’origine, dans le secteur du bâtiment, ce qui engendra un dynamisme sans précédent des principales branches de l’économie urbaine impliquant presque toutes les couches sociales.

Le gouvernement, témoin de l’essor commercial de Sanaa, pose les jalons, dans les années 1975, d’une politique de développement des infrastructures. La première rocade de la ville, qui porte le nom de Dâyirî (ou Ring Road) voit ainsi le jour. Il s’agit d’un boulevard circulaire qui traverse les différents quartiers péricentraux. Son tracé fut déterminé par l’apparition des nouvelles zones résidentielles du Sud (al-Sâfiya) et le développement des quartiers commerçants du Nord (Hasaba). Cette infrastructure, qui permet de désengorger les principaux axes routiers et de résorber les goulots d’étranglement au niveau des portes de la ville, a ensuite guidé l’extension d’une véritable banlieue composée de nouveaux pôles d’activités.

Au cours des années 1980, la croissance urbaine se poursuit à un rythme très énergique. D’après les relevés effectués par les géographes allemands H. Kopp et E. Wirth, Sanaa occupait en 1981 plus de dix fois la surface totale de la vieille ville intra muros. L’essor s’effectue au rythme des nouveaux arrivants et de la diversification de l’activité commerciale, ponctué de quelques interventions d’un gouvernement désireux d’affirmer son rôle de modernisateur des infrastructures. Le développement des constructions et des services induits par le Ring road incite les autorités municipales à créer un nouveau boulevard circulaire, la rue Sittîn, censé délimiter l’extension de l’aire urbaine de la capitale. Cette rocade, construite vers la fin des années 1980, confère à Sanaa une structure radio-concentrique et valorise rapidement la situation des jeunes quartiers périphériques tout en encourageant l’édification de quelques autres. L’urbanisation, bloquée à l’Est par le mont Nuqûm, se déploie aisément au Sud, de manière linéaire, le long de la route de Taez, à l’Ouest, dans une vaste zone comprise entre les deux rocades et enfin, au Nord, sur les 15 kilomètres qui séparent le centre-ville de l’aéroport.

Les années 1990 sont marquées par une seconde explosion urbaine, due à l’intensification de l’exode rural. Par ailleurs, deux phénomènes contribuent à la croissance démographique de la ville. Dans un premier temps, 500 000 à 1 000 000 de Yéménites sont expulsés d’Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe, le royaume n’ayant pas toléré les positions considérées comme pro-irakiennes du gouvernement yéménite. Après un bref retour dans leurs villages respectifs, la plupart rejoignent les flux migratoires de l’exode rural amorcé quelques années auparavant. On assiste alors à un développement important des marges de la ville autour de noyaux d’habitat spontané où se fixent ces populations. Dans un second temps, la réunification des deux Yémen en 1990 donne une importance accrue aux rôles politique et administratif de Sanaa. L’unique capitale attire désormais des populations venant de l’ex-Yémen du Sud, principalement d’Aden. Plus fortunées que les précédentes, la majorité d’entre elles élisent domicile dans les quartiers périphériques aisés, situés à l’ouest de la ville.

Dans les années 2000, la périurbanisation de Sanaa s’intensifie. Responsables, pour l’essentiel, de l’étalement urbain et de la production de l’habitat non réglementaire, les flux de migrants internes sont de plus en plus difficilement assimilés par la capitale. Outre les problèmes d’accès à l’emploi et de paupérisation générale, les effets se traduisent, au plan spatial, par l’extrême périphérisation des installations des derniers arrivants et, au plan social, par les problèmes d’intégration qu’ils rencontrent. L’échange qui pouvait s’établir entre l’immigrant et la ville d’accueil, le premier constituant un potentiel de force économique et le second un cadre propice à son développement personnel et familial, ne semble plus vraiment d’actualité. D’une part, le rapport du nouvel arrivant à la ville se restreint aux liens qu’il entretient avec ses propres réseaux lignagers et communautaires, y compris à travers son activité professionnelle bien souvent inscrite dans un micro-circuit économique. D’autre part, les quartiers d’habitation de ces néocitadins, apparus récemment en périphérie, souffrent d’une mise à l’écart manifeste des différents réseaux techniques et des principaux équipements.

– Qui sont les nouveaux habitants de Sanaa?

 Les nouveaux habitants ne sont donc plus si « nouveaux ». Ce qu’il faut retenir, c’est que les non-Sanaanis de souche constituent vraisemblablement plus des neuf-dixièmes de la population d’une ville qui a capté 50 % des migrations intérieures du Yémen entre 1990 et 2000.

Il est important de dire aussi que ces mouvements de population ne se réduisent pas à un transfert des zones rurales. Seuls 60 % des individus en seraient originaires. Les 40 % restants proviennent donc des villes secondaires du pays, Ibb, Taez et Aden pour l’essentiel. Le Grand Sanaa a donc été façonné par des gens qui n’en sont pas directement originaires. Si cela froisse encore quelques vieilles élites citadines,  force est de constater que les commerçants et artisans de bas statut social et d’origine rurale ou provinciale, de même que de nombreux hommes de tribu venus s’enrichir avec la commercialisation du qât (plante euphorisante consommée par une majorité de Yéménites), se sont installés et pour certains profondément intégrés dans et à la ville. Cet enracinement est principalement le fruit de la fonction intégratrice des différents réseaux d’alliance, professionnels et même matrimoniaux – bien que ces derniers soient plutôt le fait des groupes plus élevés dans la hiérarchie sociale traditionnelle. Ces différents réseaux ont tout de même permis aux commerçants et artisans sans ascendance tribale exerçant des métiers considérés comme vils par l’ancien ordre socialde former aujourd’hui une composante essentielle de la communauté citadine.

Quel type de recomposition sociale et spatiale ce développement urbain a-t-il induit ? La construction des nouveaux quartiers suit-elle une logique plus inégalitaire que dans la vieille ville ?

 Les nouveaux quartiers de Sanaa apparaissent effectivement comme relativement segmentés au plan social. Ainsi le sud-ouest, de part et d’autre de la rue Hadda, est perçu comme la partie « huppée » de la ville, habitée par les classes sociales aisées (nouvelle bourgeoisie et ancienne élite citadine ayant quitté la vieille ville), tandis que le nord-nord-ouest (Hasaba, Madhbah), dont le développement s’est fait plus progressivement le long d’un corridor semi-industriel, reste la partie « populeuse » de la ville. D’autre part, le desserrement de l’espace urbain semble avoir accentué le déséquilibre ville ancienne/ville nouvelle, urbanité traditionnelle/urbanité moderne. En édifiant en périphérie des lieux consommatoires, ludiques et résidentiels directement inspirés de l’Occident, les acteurs du développement de la ville ont contribué à creuser un « fossé identitaire », défini par un décalage entre une culture urbaine héritée à l’œuvre intramuros et les injections de culture urbaine moderne et importée dans l’extramuros.

Parmi les éléments les plus tangibles de la modernisation, l’augmentation du nombre d’automobiles, la multiplication des nouvelles formes commerciales (supermarchés) et la standardisation de l’architecture urbaine sont également les plus condamnés par les vieux habitants témoins des débuts de l’ouverture économique du Yémen et de l’actuelle structuration des quartiers périphériques de Sanaa.

Les enquêtes que j’ai menées à Sanaa révèlent aussi la très forte communautarisation de l’espace urbain. Si ce phénomène tend à s’affaiblir dans les quartiers centraux, sous l’effet d’une certaine hétérogénéisation de la population par le jeu des mobilités notamment, il demeure vigoureux dans les quartiers périphériques. Certains quartier du Nord de Sanaa (Dâris par exemple) constituent une étape quasi obligée pour ces immigrants issus des provinces septentrionales qui, en s’y implantant massivement, parviennent à contrer le « danger » de la tombée dans l’anonymat qui caractérise si bien l’arrivée dans une capitale, ou du moins les représentations que l’on s’en fait.

– Retrouve-t-on les mêmes processus à l’œuvre à Aden et à Taez ? 

 Les gens d’Aden et de Taez étant eux-mêmes très nombreux à Sanaa et très actifs dans la construction des nouveaux quartiers de la capitale, on ne relève pas de différenciation majeure entre les extensions contemporaines de ces agglomérations. En tant qu’ex-capitale du Yémen du Sud, ville portuaire ayant successivement connu le protectorat britannique et le socialisme, Aden peut néanmoins être distinguée des autres agglomérations yéménites.

Bien qu’ayant dû faire face à la restructuration de son complexe industrialo‑portuaire à l’occasion de la mise en place laborieuse d’une zone franche au début des années 1990, Aden s’est d’abord fortement développée dans les années 1980–1990, à en juger par l’extraordinaire pression foncière dont elle a fait l’objet. Résultat d’une carence en logements, d’une faible disponibilité en réserves foncières (50 % de l’espace urbain réservés à la zone franche, topographie accidentée de l’hyper‑centre, etc.) et d’une gestion défaillante, la pression foncière se traduit par un rehaussement des immeubles du centre‑ville, par une urbanisation du flanc du mont Shamsân et, inévitablement, par une flambée générale des prix du foncier. La réunification et les troubles de la guerre civile de 1994 ont ensuite provoqué, outre la disparition des symboles du régime socialo‑marxiste, un net ralentissement de la croissance s’accompagnant d’une période d’incertitude sur le plan économique dont la ville ne semble toujours pas être sortie.

Cependant, depuis une dizaine d’années, les migrations intérieures aboutissent, outre à Sanaa, également à Aden. La plupart des immigrants y sont originaires de la région de Taez et constituent une main‑d’œuvre bon marché qui abonde dans les quelques industries portuaires de la ville, ainsi que dans le commerce de détail et dans les différentes micro‑entreprises de construction. Sous l’influence des immigrants de l’ex‑Yémen du Nord, on assiste à la diffusion de certains traits de l’architecture domestique sanaanie, qui se mêlent de façon parfois détonante aux héritages britanniques. La carence en matière de règlement foncier accélère encore ce processus.

Aden cherche aujourd’hui à récupérer les membres de l’élite économique ayant rejoint Sanaa après la réunification. Le nouveau schéma directeur préparé au milieu des années 2000, qui prévoit de nouvelles zones consacrées à des opérations immobilières d’envergure et un renforcement des liaisons entre les différents pôles économiques de la ville — zone franche, vieux port de Maallâ, administrations de Madînat al‑Shab, raffinerie de Little Aden — pourrait être un argument en faveur du retour de certains investisseurs à Aden. La ville parviendra‑t‑elle à se relever et à retrouver les attributs du pôle économique qu’elle a jadis été ? La raffinerie de Little Aden, construite en 1954 par la British Petroleum, a par exemple été modernisée en 2008. Le projet d’agrandissement, pour lequel un milliard de dollars devrait être investi, doit durer plusieurs années. La même année, le troisième opérateur portuaire mondial Dubaï Ports World a signé un accord avec le port franc d’Aden, lequel n’a jusqu’alors accueilli que peu d’entreprises internationales, visant à y doubler la capacité en conteneurs en 2012. Il n’en demeure pas moins que les quelques projets de modernisation des infrastructures en cours (université, hôpitaux, hôtels, etc.), liés pour certains à l’organisation de la vingtième Coupe du Golfe de football dans la ville en 2010, n’ont pas effacé les stigmates de la période de transition post‑unification et de la perte, en 1990, des fonctions de capitale de la ville. Gageons que les tentations séparatistes actuelles dans l’ex‑Yémen du Sud feront pression sur le nouveau gouvernement de Sanaa pour engager une politique de développement volontariste à Aden, qui est encore très largement considérée comme la capitale économique du pays.

– Quels problèmes cette expansion pose-t-elle en termes techniques ? Je pense notamment à la question de l’accès à l’eau, dont on parle très souvent, mais aussi à l’extension des réseaux d’électricité, des routes, des services sociaux (écoles, hôpitaux, etc.).

 Les villes yéménites sont aujourd’hui confrontées à une série de problèmes auxquels elles doivent d’urgence faire face. C’est l’inédite pression démographique qui, dans un premier temps, s’avère préoccupante. Jusqu’au début des années 1970, Sanaa est demeurée une petite ville de 80 000 habitants tout au plus, comme elle l’était déjà au début du vingtième siècle. D’après les sources officielles, la population serait passée de 135 000 habitants en 1975 à près d’un million en 1994. En 2004, on recensait 1 800 000 habitants. Le taux de croissance annuelle des villes secondaires est tout aussi impressionnant que celui de Sanaa qui aurait donc atteint les 10 % entre les années 1980 et 2000 : Aden, Taez et Hodeïda compteraient aujourd’hui plus de 600 000 habitants chacune, alors que la population de ces deux dernières a doublé entre 1994 et 2004. Mukalla serait quant à elle peuplée de 400 000 âmes environ. Néanmoins, la plupart des données officielles sont probablement sous‑estimées : certaines sources parlent de plus de 3 millions d’habitants pour Sanaa. L’augmentation quotidienne des constructions, l’observation de photographies aériennes récentes ou encore les naissances qui échappent aux recensements nous permettent de le supposer.

De cette forte pression démographique découlent des enjeux majeurs tels que la question des ressources en eau et la maîtrise de l’étalement urbain.

D’une part, il y a de réelles inquiétudes concernant l’approvisionnement en eau : le niveau des nappes phréatiques dans la région de Sanaa aurait ainsi baissé de plus de cinq mètres par an entre 1985 et 1995. Certains spécialistes affirment que Sanaa ne disposerait plus que de quelques années de réserves aquifères. La fourniture de l’eau, encore beaucoup assurée par des revendeurs privés remplissant des réservoirs de stockage individuels, se traduit aujourd’hui par de très fortes ségrégations sociales et économiques.

D’autre part, les flancs des monts Nuqum et Aybân à Sanaa, mais aussi les Djebels Sabir à Taez et Shamsân à Aden, ont été densément construits sans que les pouvoirs publics n’interviennent. Si la construction des maisons sur des sites pentus et peu accessibles n’est pas une difficulté majeure, l’apport d’infrastructures par le gouvernement en est une. Le sous‑équipement de ces quartiers périphériques est donc préoccupant, comme en témoignent l’absence de réseaux d’adduction d’eau, les raccordements illicites à l’électricité, ou encore la faiblesse des transports urbains, laissés aux mains de quelques petits transporteurs privés. À l’inverse, sur certaines montagnes, telles que la chaine rocheuse Faj Attân au sud‑ouest de Sanaa, d’immenses villas et complexes d’habitations pour élites, très bien fournis en services urbains, ont été édifiés.

Les pouvoirs publics (municipalités, État) se sont enfin révélés un peu partout incapables de contenir l’expansion urbaine dans un périmètre défini, ou même d’élaborer une politique de planification. Si des accords ont parfois été passés entre les « bâtisseurs » et certains propriétaires de terrains périurbains membres de tribus des gouvernorats voisins, la plupart des îlots d’habitations sont nés de pratiques constructives informelles. De nombreux terrains appartenant à l’armée ou bien considérés comme waqf (bien de mainmorte affecté à un usage pieux) ont ainsi été bâtis par des populations en provenance des campagnes. Or, nombre de mesures restent à prendre en vue de la régularisation et de la reconnaissance du statut urbain de la plupart de ces nouveaux quartiers. En effet, les actions de viabilisation ne sont pas systématiques : les pouvoirs publics ont plutôt recours à une « logique de camouflage », c’est‑à‑dire qu’ils tentent d’imposer un ordre jusque‑là contrarié par les quartiers d’habitat non réglementaire, en y implantant divers services et équipements symboliques (aménagement de la voirie, construction de mosquées, etc.) visant à les « régulariser ». On y reviendra.

  – Comment est perçue la vieille ville ? Quels habitants la peuplent encore ?

 Les gens qui habitent la vieille ville de Sanaa n’ont pas tous le même profil. Leur perception de l’espace en dépend donc forcément. Il reste bien évidemment encore quelques vieilles familles de sayyids (descendants du Prophète), de qadis (juges religieux) et de citadins d’origine tribale, occupant de beaux palais. Ceux-là auront plutôt tendance à déplorer la dislocation de la citadinité traditionnelle sous le poids de l’intrusion de nombreux signes extérieurs. Sont ainsi pointés du doigt les immigrants d’origine rurale à qui ils reprochent d’avoir détruit le patrimoine en introduisant constructions en briques, véhicules motorisés et modes de vie villageois. Mais n’oublions pas non plus qu’une part importante de ces élites citadines a choisi de quitter la vieille ville dans les années 1970 et 1980 au profit de villas des quartiers modernes tels que Hadda, plus facilement accessibles et répondant mieux au confort moderne.

La patrimonialisation de Sanaa et ses retombées économiques ont par ailleurs encouragé certains habitants des quartiers périphériques, soit issus des catégories sociales précédemment évoquées, soit de la petite bourgeoisie urbaine, à revenir ou à venir, dans les années 1990 notamment, s’installer en vieille ville pour investir dans le commerce et l’hôtellerie. Certains le regrettent aujourd’hui, alors que le nombre de touristes décroit franchement depuis le milieu des années 2000. Pour ceux-là, la vieille ville est juste un espace d’opportunités. Sa préservation n’a de sens que si elle rapporte des devises.

Il faut également préciser que le vieux Sanaa n’est pas devenu, comme certaines médinas du Maghreb, une ville-musée, et cela grâce à son souk, le souk al-Milh, qui est resté très dynamique et qui se prolonge aujourd’hui au-delà de Bâb al-Yaman, la porte principale d’entrée dans la vieille ville. Si certaines fonctions du souk ont plus ou moins disparu (l’artisanat s’est essoufflé, les lieux du commerce de gros ont été délaissés et de nombreux services ont été délocalisés en dehors de la vieille ville), la vitalité marchande se maintient grâce aux produits manufacturés importés mais aussi grâce à la vente de produits traditionnels destinés aux occasions particulières (mariages, fêtes) – des produits (henné, épices, poignards, bijoux, etc.) que l’on trouve difficilement ailleurs. Les marchands du souk ont changé eux aussi. Ils sont souvent issus des premières vagues de l’exode rural. Peu d’entre eux sont originaires de Sanaa.

Pour finir, rappelons-nous que, à l’échelle du Grand Sanaa, qui inclut dans ses limites un certain nombre d’anciennes localités villageoises devenues très dynamiques du point de vue de l’activité marchande, la vieille ville est anecdotique. Au plan de la superficie d’abord, à celui de la démographie ensuite, mais surtout du point de vue des pratiques urbaines. De nombreux habitants des périphéries vous diront qu’ils n’y sont jamais allés et qu’elle ne signifie rien à leurs yeux.

 – La croissance urbaine a-t-elle eu un impact sur l’identité et le mode de vie yéménites ? 

 Lorsque que l’on enquête dans les périphéries urbaines, ce qui fut mon cas à Sanaa pendant plusieurs années, on ne peut pas souscrire à la thèse de la déliquescence de l’identité urbaine sous prétexte que les pratiques et les contenus sociaux ont changé en vieille ville. Je parlerai donc plutôt d’hybridations identitaires et de pluralité des usages de la ville qui se manifestent aussi bien dans la pratique de territoires « hérités » (souks et marchés au qât, par exemple) que dans des lieux d’inspiration exogène, comme les nouvelles formes commerciales et de loisirs.

D’une part, les souks et les marchés au qât, territoires où se développent l’essentiel des sociabilités, ont encore largement leur place en périphérie de Sanaa. Le déplacement des populations du centre-ville vers la périphérie a joué un rôle important dans le maintien de ces espaces-clés de la vie sociale, tout comme la place laissée aux initiatives privées dans la production de la ville. Ainsi, à Hasaba et à Madhbah par exemple, quartiers situés respectivement au nord et au nord-ouest de la ville, peuplés essentiellement par des néo-citadins, les souks présentent toutes les caractéristiques de celui de la vieille ville, de l’organisation de la trame viaire à la spécialisation des activités. De même, le marché au qât de Asir, sur la route de Hodeïda, ou encore celui de Madhbah, présentent une organisation rappelant celle des marchés situés aux portes de la vieille ville (que l’urbanisation a réduit à l’état de petits points de vente aujourd’hui).

On constate d’autre part l’augmentation des références exogènes dans la culture urbaine des individus, occidentales pour les modes de consommation, égyptiennes et syro-libanaises pour les modèles culturels. Ces inspirations, en croisant les identités yéménites et locales (références tribales notamment) déjà ancrées, élargissent considérablement le champ référentiel de chaque individu usager des espaces périphériques et l’invitent à la pratique de nouveaux territoires qui ne se limitent plus au souk et à la mosquée. Parmi les lieux qui cristallisent ces pratiques, nous pouvons évidemment mentionner les supermarchés qui se multiplient sur le long des grands axes de circulation, mais aussi les parcs d’attraction, au nombre de trois à Sanaa, ainsi que les grands cafés irakiens ou libanais et les nouveaux lieux de restauration rapide.

Cependant, et pour conclure sur ce point, cette nouvelle hybridation identitaire, née de la rencontre entre ces divers dispositifs socio-spatiaux, doit être relativisée au regard des évolutions actuelles de la société urbaine. L’accroissement des écarts de richesses, par le jeu de la paupérisation des classes moyennes et l’apparition d’une nouvelle bourgeoisie, catégories sociales de plus en plus sujettes, chacune de leur côté, à la communautarisation et au repli identitaire, rompt les liens organiques entre les différents quartiers et empêche par conséquent le déploiement de nouveaux liens sociaux. Ce phénomène est également tangible dans la multiplication des enclaves résidentielles pour riches manifestant un rejet quasi-complet des formes d’urbanité traditionnelle, ainsi que dans l’isolement des quartiers souvent délabrés et ultrapériphériques des couches sociales défavorisées.

 – Quelles sont les implications du politique dans cette urbanisation?

 Si dire que la part des acteurs publics dans la gestion de la chose urbaine est faible est un signe de prise de conscience des réalités yéménites en général et sanaanies en particulier, affirmer que ces derniers sont totalement inanimés serait une idée reçue, tout comme dire qu’ils illustrent l’incurie généralisée de l’action publique dans le Monde arabe serait un raccourci analytique et un parti pris inopérant. Méfions-nous donc des apparences. L’analyse des modes de production des périphéries urbaines montre bien que si les acteurs publics jouent un rôle mineur dans l’apparition de ces espaces (désengagement de l’État, règne des acteurs privés, impuissance des acteurs locaux, etc.), ils se « rattrapent » plus ou moins largement une fois que celles-ci se structurent. L’opportunisme succède en effet à l’attentisme et des actions sont alors entreprises, ici d’équipements en réseaux techniques, là de « cosmétique urbaine » ou encore de régulation sociale, permettant aux acteurs publics de marquer ces espaces en émergence de leur sceau. Les formes de « territorialisation par le haut » – logiques de projet, logiques de planification, « urbanisme d’opportunité » – ne sont donc pas totalement étrangères au contexte politique sanaani. Il semblerait même que les acteurs gouvernementaux et municipaux aient récemment pris conscience des enjeux et des potentialités de développement qui caractérisent les nouveaux quartiers de Sanaa et des innombrables possibilités de « relégitimation » politique qui s’offrent à eux en exploitant leurs ressources territoriales. La production de nouveaux instruments juridiques (nouvelles lois sur la construction et l’occupation du sol en 2003 et 2005) ou la réalisation a posteriori d’équipements emblématiques (construction de 10 petits autoponts en 2007 et 2008) en atteste.

Mais il n’en demeure pas moins que le pouvoir municipal à Sanaa, aux mains d’une institution spécifique depuis 1983 (le « Secrétariat de la capitale »), malgré ses nombreuses attributions officielles, n’a jusqu’à présent pas été en mesure de porter un projet pour l’agglomération de Sanaa, ni même un projet d’aménagement à l’échelle d’un quartier. Plusieurs explications sont possibles. L’institution subit les ingérences de l’État et son responsable ne semble avoir qu’une marge de manœuvre réduite. Entre Secrétariat de la capitale, ministères et gouvernorat de Sanaa, les compétences sont réparties confusément, ce qui est contre-productif. Obnubilé par la patrimonialisation de la vieille ville et la modernisation de quelques quartiers occidentaux de la ville – deux séries d’actions qui ne touchent qu’une faible part de la population – le Secrétariat de la capitale s’avère particulièrement incompétent pour loger les catégories sociales les plus modestes et pour apporter les services techniques et sociaux nécessaires dans les quartiers périphériques. Ces domaines sont ainsi presque intégralement laissés aux mains du secteur privé.

 Dans quelle mesure cela a-t-il favorisé la contestation populaire qui a émergé en février 2011 ?

 Les revendications des grandes révoltes de 2011, au Yémen et dans les autres pays du Monde arabe, ont été avant tout politiques et sociales. Mais les conditions de vie en ville, notamment celles des plus pauvres, ont également motivé les protestations. J’ai entendu moi-même des habitants de Sanaa se plaindre, en février 2011 alors que démarrait la contestation, des difficultés d’accès aux logements et des déficiences des services publics.

N’oublions pas que les mouvements protestataires du « Printemps arabe » sont généralement partis des villes. Au-delà des politiques coercitives des régimes tombés ou encore en place, ils mettent au jour le développement inéquitable des territoires, aussi bien entre que dans les agglomérations urbaines. Ces révoltes semblent refléter l’épuisement de modèles de développement fondés en grande partie sur la capture d’une rente foncière par une oligarchie d’hommes d’affaires liés aux dirigeants des partis au pouvoir. Elles traduisent par ailleurs les frustrations engendrées par les effets d’affichage des régimes mettant en avant des stratégies de développement (économique, social, « humain », etc.) aux résultats mitigés sur le quotidien des populations, et par les effets négatifs de la privatisation d’une partie des services urbains et des biens publics.

En toile de fond de ces révoltes, il y a donc une crise urbaine de grande ampleur. C’est l’ensemble des procédures d’aménagement urbain qu’il faudra réinventer dans ces pays, en même temps que la démocratie politique et la justice sociale.

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