OMAN À L’ABRI DE LA RÉVOLUTION ? Entretien avec Marc Valeri

Caroline Ronsin

Résumé

Marc Valeri revient sur l’impact des révolutions arabes sur le méconnu sultanat d’Oman et analyse les événements récents à la lumière de l’histoire du Sultanat. Il aborde les perspectives de réformes et les enjeux principaux auxquels fait face le pays.

Abstract

Marc Valeri explains the impact of the Arab revolutions on the largely unknown Sultanate of Oman and analizes the recent events in light of the Qaboos state’s history. He evokes the annonced reformes and the main issues facing the country.

__________

La vague de révolutions qui a déferlé sur le monde arabe en 2011 n’a pas épargné le paisible sultanat d’Oman, où le Sultan Qabous, au pouvoir depuis 1970, a été confronté à la plus importante contestation depuis la fin de la guerre du Dhofar, en 1985. Au terme d’un coup d’État visant à écarter son père, l’actuel Sultan est monté sur le trône trois ans après la découverte du pétrole à Oman. Aidé par les revenus du pétrole, il a mené une politique active de développement et d’unification nationale qui a sorti le pays de la pauvreté et du sous-développement qui le caractérisaient. Le Programme des Nations unies pour le développement classe ainsi le Sultanat en tête des pays ayant réalisé la plus importante progression en termes d’IDH entre 1970 et 2010. Si le Sultan bénéficie d’une importante légitimité au regard de ces progrès, il dispose d’un pouvoir absolu alors que le pays est confronté à de nouveaux défis depuis la chute des prix du pétrole dans les années 1980 et l’épuisement prochain des ressources omanaises en hydrocarbures. Comme le décrit le Dr. Marc Valeri, l’actuel mouvement de contestation est donc une conséquence des évolutions socio-économiques de long terme et des revendications de la population spécifiques au Sultanat.

Pourriez-vous rappeler les évènements récents et la réaction du régime ?

La première manifestation, appelée la « Marche verte », a eu lieu le 18 janvier. C’était un rassemblement anticorruption à Mascate qui exigeait aussi une réévaluation des salaires. Exactement un mois après, le 18 février, la « Deuxième Marche verte » a été organisée. C’est à partir de cette date que la contestation a vraiment commencé : à Sohar, deuxième plus grande ville du pays située au nord de la capitale, des gens ont bloqué le rond-point principal sur la route qui relie Mascate à Dubaï. Un sit-in a été mis en place et la police a tiré dès le lendemain, faisant deux morts. Le sit-in s’est toutefois poursuivi pendant plus d’un mois, jusqu’à début avril. En parallèle, un autre sit-in à Mascate a été organisé devant le Conseil consultatif (Majlis ach-Chûrâ), pour exiger de donner davantage de pouvoir au Conseil consultatif et d’accepter des réformes politiques. À Sohar, les revendications étaient plutôt socio-économiques, et à Mascate davantage politiques. Parallèlement, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans d’autres villes, à Sour, à Ibri, sur des revendications très locales, par exemple telle exigence dans telle entreprise, et l’ensemble a fait traînée de poudre. A Salalah, la contestation s’est développée à partir du mois d’avril, demandant d’abord la révocation du gouverneur de la province nommé par le Sultan Qabous. Elle s’est progressivement intensifiée au cours du mois de mai, avec l’organisation de campements permanents sur l’une des places de la ville, une extension des revendications à la liberté d’expression et une véritable remise en cause de la corruption au plus haut niveau de l’État. Plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées. Les réponses du régime ont été progressives : ont d’abord été annoncées une réévaluation du salaire minimum pour les nationaux et la création d’une allocation chômage à la mi-février. Quelques jours plus tard, lors d’un premier remaniement ministériel, le ministre du Commerce et de l’Industrie, considéré comme un des symboles de la corruption, a été nommé aux Transports. Dix jours plus tard, le gouvernement a de nouveau été remanié : le ministère de l’Économie a été dissous, le ministre lui-même a été mis sur la touche. Au cours de ce remaniement, 12 ministères ont changé de titulaire. Le ministre du Palais royal et celui de la Police, deux des grandes figures du régime depuis disons 15 ans, ont été évincés, même s’ils ont été remplacés par d’autres proches du Sultan. Des réformes constitutionnelles ont aussi été annoncées pour donner davantage de pouvoir au Conseil consultatif, notamment au niveau législatif. Pour l’instant, ce sont principalement des annonces : rien n’a été mis en place. À la suite de ces premières mesures, le régime n’a plus donné de réponse économique ou politique, mais a réagi uniquement par la force. Le rond-point de Sohar ainsi que la place de Salalah ont été « nettoyés » par les forces de sécurité pour mettre fin aux sit-in, action au cours de laquelle une autre personne a été tuée. À Mascate, des journalistes ont été arrêtés et des militants des droits de l’Homme battus. Clairement le message était le suivant : on arrête les concessions maintenant.

Comment expliquer que les revendications soient de nature différente à Mascate et dans le reste du pays ?

Les revendications politiques sont très limitées, excepté parmi les gens qui ont pris part au sit-in devant le Conseil consultatif à Mascate et certains groupes à Salalah. Ceux-là sont des intellectuels, des écrivains, des gens qui sont actifs sur les blogs et sur Internet depuis plusieurs années. Ce sont eux qui ont envoyé une pétition au Sultan, la première depuis 20 ans, pour les 40 ans de son arrivée au pouvoir en novembre dernier : ils demandaient déjà la transition vers une monarchie constitutionnelle. Ils ont soumis la pétition en juillet, il n’y a eu aucune réponse, mais ce sont les mêmes personnes qui sont très actives, notamment depuis 3 – 4 ans, sur Internet. À côté de ça, la plupart des revendications étaient vraiment socio-économiques : elles portaient sur l’omanisation[1] des postes, le salaire minimum, les conditions de travail ici ou là, ou encore la corruption de certains ministres.

Quelle est l’influence de la démographie en Oman, par comparaison avec les révolutions dans la région ? Y a-t-il une jeunesse en rupture par rapport aux générations précédentes ?

Je pense que oui. Il y a certes eu une émulation en Oman en 2011 par rapport à ce qu’il se passe dans la région, mais les manifestations sont vraiment liées à des dynamiques omanaises. C’est la continuité d’un processus, ce n’est pas arrivé comme ça. Cela fait 3 – 4 ans que les blogs se multiplient, une ou deux pétitions ont été présentées. Il y a de plus en plus de remises en causes, de discussions sur le chômage des jeunes, ce qui n’était pas le cas auparavant. Jusqu’à présent, le facteur « peur » marchait très bien. Maintenant, les Omanais se rendent compte qu’on peut descendre dans la rue pour faire entendre ses revendications à partir du moment où on ne touche pas au Sultan. Il est vrai que la moyenne d’âge des gens devant le Majlis, qui veulent des réformes politiques, est très jeune : autour de 30 – 35 ans. Ce sont des gens très éduqués et qui n’ont pas eu les opportunités qu’ont eues leurs parents avec l’État rentier. Ils sont aussi frustrés par le marché de l’emploi : les cheikhs qui sont leurs directeurs n’ont pas le baccalauréat alors qu’eux ont un doctorat ou un MBA obtenu en Australie, en Malaisie, en Grande-Bretagne… De plus, un peu plus de 50 % de la population a moins de 25 ans, donc d’énormes problèmes d’emploi et d’insertion des jeunes se posent.

La politique de diversification et d’omanisation des emplois commence-t-elle à porter ses fruits ?

Elle fonctionne mieux que dans les autres pays, aussi parce qu’il y a une urgence : en Oman, les marges de manœuvre dont disposent les Émirats, le Qatar ou le Koweït n’existent pas. Une partie de la population a vraiment besoin d’emplois, un peu comme en Arabie saoudite ou à Bahreïn : il existe une frange de nationaux pauvres.

Les politiques d’omanisation sont très anciennes : elles ne datent pas des dernières années, mais ont été mises en place dans les années 1980. Progressivement, ça a marché : il y a des professions interdites aux expatriés comme chauffeur de taxi ou PRO (Public relations officer) dans les compagnies. Ce sont très souvent des emplois non qualifiés ou peu qualifiés si bien que l’omanisation ne s’est pas faite par le haut et qu’elle a certainement atteint ses limites. Le problème qui se pose fondamentalement c’est le conflit d’intérêts qui existe toujours au sein des cabinets et des élites, les remaniements ministériels n’ayant pas changé la donne. Les élites qui ont des décisions politiques à prendre du type « omanisation » sont aussi celles qui se sont enrichies avec les contrats liés à la rente pétrolière (contrats d’infrastructures publiques, etc.). Ils sont pour certains issus des familles marchandes historiques dans le Golfe, un peu comme au Koweït, présents depuis une centaine d’années. Le problème c’est qu’ils n’ont absolument pas intérêt personnellement à l’omanisation parce que ce type de mesure est de nature à influer sur la masse salariale et donc sur la compétitivité de ces entreprises. Un Omanais va demander 2, 3, 4 fois plus qu’un Indien ou qu’un Pakistanais, même au niveau cadre. Dans ce cas, évidemment, il vaut mieux employer un Égyptien, un Soudanais, un Jordanien ou un Indien plutôt qu’un Omanais. Il y a un conflit entre priorités nationales et intérêts des élites.

La jeunesse se retrouve victime d’un phénomène de diplômés pas forcément chômeurs, le secteur public continuant à absorber une partie de la main-d’œuvre, mais déclassés et frustrés, surtout lorsqu’ils comparent leur situation à ce dont ont pu bénéficier leurs parents.

Les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ont fait une annonce commune accusant l’Iran d’avoir une influence sur leurs pays. Y a-t-il la perception d’une menace venant de la communauté chiite d’Oman ? Est-ce que cette communauté a été impliquée dans les contestations récentes ?

Les chiites n’ont pas été impliqués en tant que communauté. En réalité, il n’y a pas de communauté chiite à Oman en tant que telle. Les chiites ne sont pas unis du tout et sont d’origines très différentes. Certains sont dits « Bahrânî » (avec des racines au Bahreïn ou dans le sud de l’Irak), d’autres sont connus sous le nom de ‘Ajamî : ils sont originaires du sud de l’Iran, mais sont présents en Oman depuis plusieurs siècles et ils ne parlent plus le persan. D’autres, qu’on appelle les Lawâtî, viennent du sous-continent indien, et ce sont eux qui ont le pouvoir économique. Quand les Omanais mentionnent les chiites en Oman, ils parlent surtout des Lawâtî. Les chiites ont certes des contacts religieux avec l’Iran, des étudiants partent passer l’été dans les hawza[2] à Qom ou à Nadjaf, mais l’Iran n’a jamais vraiment réussi à prendre pied en Oman. Dans les années 1980, le parti ad-Da’wa[3] a réussi à s’implanter et il entretenait des liens avec ad-Da’wa à Bahreïn, mais politiquement il n’a eu aucun rôle et l’Iran n’est absolument pas derrière.

Je pense que si le régime s’est associé à la déclaration du CCG, alors qu’il est traditionnellement plus proche de l’Iran que ses voisins, c’est lié à la situation à Bahreïn. C’est-à-dire que les 6 monarchies ont vu que leur intérêt supérieur résidait dans la préservation du régime à Bahreïn. Ils savent qu’ils sont tous potentiellement menacés par l’émulation, l’imitation de ce qui pourrait se passer à Bahreïn.

Est-ce que les revendications pour la restauration de l’imamat ibadite[4], qui étaient au cœur de la vague d’arrestations en 2004 – 2005[5], sont encore présentes ? Comment expliquer le maintien de leur importance symbolique ? Plus généralement, Oman étant un pays doté d’une grande diversité ethnique et religieuse, est-ce qu’il y a eu des mobilisations spécifiquement liées à des questions identitaires ?

À aucun moment pour l’instant le Sultan n’a été remis en cause directement. C’est très commun dans le Sultanat depuis longtemps, même dans les années 1980 – 1990, on critiquait les ministres ou les conseillers, mais pas le Sultan. Les gens disaient : « le Sultan ne sait pas ce qui se passe, les autres font des choses horribles autour de lui, mais il ne sait pas ce qui se passe ». C’est toujours le même discours. Certains, notamment ceux qui sont devant le Majlis, mais aussi une partie des manifestants à Salalah, comme l’ont montré quelques slogans sur les banderoles en mai, sont prêts à aller plus loin en privé. Ils disent clairement que le Sultan ne s’occupe plus des affaires du pays et qu’il est responsable de la situation, mais ils ne l’expriment pas ouvertement, et ce serait très mal pris dans la population.

Pour les revendications sur l’Imamat, il n’y en a pas eu du tout cette fois, bien que cela reste important selon moi. En Oman, les chiffres officiels comptent 75 % d’ibadites, ce qui est faux : ils sont une petite majorité, et encore, on peut se demander s’ils ne sont pas minoritaires par rapport aux sunnites aujourd’hui. Toute la partie sud -le Dhofar-, les régions frontalières des Émirats, la population d’origine baloutche (environ 300 000 personnes) sont sunnites et une grosse partie de la population autour de Sour est historiquement wahhabite. Donc 55 % d’ibadites c’est déjà une estimation large. Beaucoup d’ibadites considèrent que l’ibadisme est le cœur de l’identité omanaise. Ils craignent que la politique mise en place depuis longtemps vise à faire accepter un islam consensuel qui mélange le sunnisme et l’ibadisme et qui donc dilue l’influence de ce dernier. C’est ce genre de revendications pas réellement religieuses, mais identitaires, qui se perpétuent. En 2005 toutefois, selon moi, la menace n’était pas réelle. Une tendance très importante dans la population de l’intérieur, notamment vers Nizwa, considère que le Sultan ne prête pas assez d’attention à l’héritage ibadite d’Oman. Ils veulent défendre l’ibadisme en tant que composante principale, ou particulière, de l’identité omanaise. Mais ce thème n’est pas revenu dans les revendications du début de l’année 2011. Ce qui est très intéressant c’est que parmi les intellectuels qui sont autour du Majlis et ont des revendications politiques, il y en a beaucoup qui sont sympathisants ou qui ont fait partie des gens arrêtés en 2004 – 2005. Le problème c’est que ces gens n’ont rien à voir avec certains écrivains très libéraux qui demandent une monarchie constitutionnelle. Ils se retrouvent pour l’instant autour de revendications consensuelles, mais ils n’ont rien en commun à long terme et le Sultan le sait très bien.

Les mobilisations ne se sont pas organisées selon des lignes identitaires. Mais on s’est rendu compte par exemple qu’à Sohar, qui a une forte population d’origine baloutche, beaucoup d’entre eux étaient mobilisés, mais pour des raisons d’ordre socio-économique plutôt qu’identitaire. Beaucoup de ces gens sont issus de milieux ouvriers ou pauvres et ont participé à la mobilisation justement parce qu’ils travaillent dans le port de Sohar, qu’ils vivent dans les quartiers les plus en difficulté. Mais cela n’a pas une connotation identitaire.

Est-ce que vous pouvez revenir sur la politique d’unification nationale mise en place par le Sultan depuis son arrivée au pouvoir ? Le fait que ces mobilisations ne suivent pas de lignes identitaires est-il le signe du succès de ces politiques ?

Pour moi, la plus grande réussite du Sultan a été de faire accepter à l’ensemble des habitants le fait qu’ils sont Omanais avant tout. Avant 1970, il n’y avait pas d’identité omanaise, à part chez les ibadites. Il y avait toujours cette référence liant l’ibadisme à Oman pour beaucoup d’Omanais. Mais au-delà de cette appartenance, il y a beaucoup de gens pour qui Oman ne voulait rien dire, parce qu’ils étaient partis, expatriés à cause de la pauvreté pour travailler en Afrique de l’Est, au Baloutchistan, à Bahreïn ou en Égypte. La politique d’unification a très bien marché parce que ce que montrent les évènements actuels c’est que chacun veut une part du gâteau « Oman ». Il n’y a aucune idée du type « je ne suis pas omanais, je veux être rattaché aux Émirats ». Chacun essaie de montrer qu’il est plus omanais que l’autre. Ces dernières années, on a assisté à une « surenchère dans l’omanité » : certains ont essayé de montrer que des groupes, comme les Baloutches ou les populations rentrées de Zanzibar, étaient moins « omanais » que la partie de la population qui était restée au pays avant l’arrivée du pétrole. Et donc l’argument consistait à réclamer une plus grosse part du gâteau sous prétexte qu’on est « plus omanais qu’eux ». Ces autres groupes ont le même type de discours : chacun essaie de pousser dans son sens. Dans les années 1980, on a demandé à tout le monde d’avoir un nom de famille avec une base tribale donc les Lawâtî s’appellent al-Lawati, de nombreuses familles d’ascendance baloutche ont pour nom de famille « al-Balouchi », etc. L’un des cheikhs baloutchis vous explique par exemple qu’en consultant l’annuaire téléphonique, on peut se rendre compte qu’il existe 250 000 al-Balouchis, et que donc, en cela, ils constituent la tribu la plus importante. Cet argument est utilisé alors que les familles d’origine baloutche n’avaient pas la notion de tribu auparavant, mais ils récupèrent l’idée pour montrer qu’ils sont omanais comme les autres. C’est la preuve que cette politique a très bien marché. Ce qui est fascinant c’est que le Sultan n’a jamais voulu détruire les tribus ou les ethnies, l’évolution est donc similaire à celle de la Jordanie par exemple. On sait que le Sultan Qabous était très proche du roi Hussein, qui a été le premier à envoyer des troupes pour aider le Sultan pendant la guerre du Dhofar en 1970. La place des conseillers britanniques en Oman et en Jordanie était aussi très similaire. Il y a donc d’énormes comparaisons possibles entre ces deux pays sur la politique tribale, la construction de l’identité nationale et le maintien des identités locales. L’objectif était de faire en sorte que les gens aient toujours un sentiment d’appartenance à leur village, à leur wilaya, à leur tribu, pour ne pas créer de menace à l’échelle de la nation. C’est clairement l’application du principe « diviser pour mieux régner ».

La loi électorale correspond à cette politique : les circonscriptions sont les wilayas. L’idée est de faire en sorte que les gens, même à Mascate, aillent voter dans leur wilaya d’origine, donc en suivant des lignes tribales ou locales et que les problèmes nationaux ne soient jamais mis sur le tapis durant ces élections.

Le seul bémol est la question du Dhofar. La population ne s’y sent pas purement omanaise. Le particularisme dhofari existe toujours et va constituer un problème dans le futur, c’est certain. Beaucoup de Dhofaris vous disent « je suis dhofari d’abord, après je suis omanais, et j’appartiens au Sultanat d’Oman parce que la mère du Sultan est dhofarie, mais le successeur n’aura pas de racines dhofaries ». Cette différence vient de la langue, beaucoup de gens dans le Dhofar ne parlent pas l’arabe comme langue maternelle, ce sont des dialectes sémitiques sudarabiques (somalien, érythréen, éthiopien). Les Dhofaris sont beaucoup plus proches des populations de l’autre côté de la frontière avec le Yémen (mêmes ethnies, mêmes tribus), même s’il n’y a pas de volonté de rattachement.

À propos des futures élections du Majlis ach-chûrâ (Conseil consultatif), prévues en octobre 2011, y aura-t-il des changements ? Quel est son rôle et est-ce qu’il bénéficie d’une quelconque crédibilité ?

Pour l’instant, le parlement est purement consultatif. Il s’agit d’une chambre bicamérale composée d’un Majlis ach-chûrâ élu au suffrage universel et d’un Majlis ad-Dawla nommé par le Sultan. Comme ils ont les mêmes pouvoirs, la Chambre nommée par le Sultan peut freiner le Majlis ach-Chûrâ. Comme il n’y a aucun parti ou association politique comme à Bahreïn ou au Koweït par exemple, tout le monde se réclame du Sultan, et les candidats font campagne en leur nom. Les élections de 2011 seront les troisièmes organisées au suffrage universel, introduit en 2003, mais les Omanais sont déjà blasés par le suffrage universel et surtout par le Majlis ach-Chûrâ. La participation politique était limitée en 2007. Sur le nombre total d’électeurs potentiels, le nombre d’inscrits était relativement faible, et le nombre de votants par rapport aux inscrits était de 70 %. Sur la totalité de la population en âge de le faire, seulement 30 à 35 % de gens ont donc voté. Les Omanais ne croient plus à l’idée que le Majlis ach-Chûrâ a un quelconque pouvoir : ils sont très lucides de ce point de vue. Le Sultan a assuré que le Majlis aurait désormais de vrais pouvoirs législatifs et que, dans la perspective des élections, un comité ad hoc allait décider comment mettre en place ces réformes. Le comité n’a pas encore été nommé, alors que les annonces datent du mois de mars.

Le Sultan Qabous garde une légitimité très forte, mais sait-on qui va lui succéder et comment la légitimité pourrait se perpétuer ?

Le Sultan a en effet une légitimité très forte, mais ce qui différencie Oman des autres monarchies du Golfe, c’est que le régime est celui d’un homme et non d’une famille royale. La famille royale a un peu de légitimité bien sûr, historiquement, mais excepté le Sultan, il y a très peu de personnes charismatiques ou connues de la population. La plupart des membres de la famille royale sont vus comme des gens assez occidentalisés, peu proches des citoyens. Cela n’a rien à voir avec l’Arabie saoudite où les princes sont profondément ancrés dans des fiefs ou bénéficient du soutien de clientèles traditionnelles. Seulement trois membres de la famille royale omanaise ont des postes politiques à l’heure actuelle, mais pas des postes d’envergure. Il n’y a pas de successeur direct puisque le Sultan n’a pas d’enfant, et il ne veut pas nommer d’héritier ni de premier ministre. Cette situation inquiète beaucoup d’Omanais depuis longtemps. Certains disent : « le Sultan a fait beaucoup de choses et on lui sait gré de ça, il est toujours la personne la plus à même de rassembler tout le monde, mais qu’est ce qu’on va faire après lui ? ». Comme il ne montre rien de ses projets futurs, cela risque de poser beaucoup de problèmes par la suite. Les trois cousins germains sont supposés être les successeurs les plus probables, mais ils ont peu d’envergure politique jusqu’à maintenant. Officiellement, la succession doit se faire de la manière suivante : le Sultan met un nom dans une enveloppe dont il y aura une copie à Mascate et une à Salalah. Le Conseil de la famille royale doit ensuite se réunir pour entériner le choix. Le problème c’est que le Conseil de la famille royale n’existe pas concrètement, il est mentionné dans la Loi fondamentale, mais il ne s’est jamais réuni. La suite de la procédure détermine que s’il ne peut pas se décider dans les 3 jours, il passe le choix à un Conseil de défense nationale, qui est composé des personnalités les plus importantes de la sécurité. Mais dans le Conseil de défense nationale, il n’y a aucun membre de la famille royale, ce sont des personnalités qui doivent leur place à leur proximité avec le Sultan actuel. Donc la famille royale est supposée leur donner la parole, ce qui est complètement aberrant.

Bien que la prospective soit un exercice difficile, comment envisagez-vous les conséquences des contestations à Oman ?

Personnellement, je pense que ce n’est que le début et qu’il n’y a pas de raison que les choses s’arrêtent là parce que les concessions qui ont été faites ne contentent pas les gens. En termes économiques, les mesures annoncées sont aberrantes vis-à-vis de la politique menée depuis dix ans en terme de diversification ou d’omanisation. La création d’emplois dans le secteur public est à l’opposé de ce qui a été la priorité de privatisation depuis la fin des années 1990. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, mais c’est à l’opposé de ce qui était prévu avant. Par ailleurs, l’augmentation du salaire minimum de 43 % va nécessairement provoquer une inflation très importante. Donc les mesures prises sont vraiment à court terme et il n’y a pas de vision à long terme. On peut ne pas être pessimiste, mais disons que des choses vont se produire, c’est clair.

Quant aux mesures par exemple de réforme législative, si elles sont mises en place, on obtient exactement le système qui existe à Bahreïn à l’heure actuelle. La chambre nommée pèse sur la chambre élue donc le roi ou le Sultan a toujours le dernier mot. Cela ne représente pas une véritable avancée. À Bahreïn il y a aussi le problème chiite/sunnite, mais c’est d’abord le système bicaméral qui n’a pas fonctionné.

Je pense que le Sultan n’a aucune envie d’accorder des pouvoirs à qui que ce soit d’autre. Historiquement, il a montré qu’il ne veut pas partager le pouvoir, qu’il se considère comme le seul en mesure d’avoir une légitimité à l’échelle nationale. Ce n’est pas faux, mais à un moment donné il faut penser à mettre en place les éléments d’une transition et il ne semble pas du tout prêt à le faire pour le moment.


[1] La politique d’omanisation des postes a été mise en place dès la fin des années 1980 afin de lutter contre le chômage des Omanais et de remplacer les travailleurs expatriés par des nationaux. Les entreprises sont ainsi encouragées à embaucher de préférence des Omanais et certains postes leur sont spécifiquement réservés.

[2] Hawza ‘ilmiyya : le « territoire du savoir ». Le terme désigne génériquement le milieu (chiite) des professeurs et des étudiants en religion et spécifiquement l’ensemble des séminaires religieux chiites sur un territoire donné ou un institut d’enseignement religieux particulier. Définition tirée de Louër, Laurence, Chiisme et politique au Moyen-Orient, Perrin, 2009. (NdR)

[3] Ad-Da’wa al-islâmiyya, « l’Appel à l’Islam » est le premier parti politique chiite, né au sein du clergé de Nadjaf en Irak en 1957-1958. Des branches de ce parti ont été créées dans différents pays sans nécessairement maintenir de dépendance à l’égard du parti irakien. Voir Louër, Laurence, ibid.

[4] L’ibadisme est une branche modérée du kharidjisme (secte de l’Islam issue de la sécession d’une partie des partisans de Ali qui refuse l’arbitrage pour régler la succession califale). Les ibadites insistent sur l’élection de l’imam qui aura la charge de diriger la communauté des croyants. Oman a longtemps été divisé entre le Sultanat sur les côtes et l’Imamat ibadite à l’intérieur des terres. Pour plus de précisions concernant cette branche de l’Islam, son rôle et son histoire en Oman, voir Valeri, Marc ; Le Sultanat d’Oman. Une révolution en trompe-l’œil ; Karthala, 2007.

[5] Au début de l’année 2005, des rumeurs font état d’une vague d’arrestations et un procès est organisé pour juger (et condamner) une trentaine d’individus accusés d’œuvrer clandestinement pour le rétablissement de l’imamat ibadite. Un mois après le verdict, les condamnés, qui ont toujours nié la dimension politique de leur mouvement, sont graciés par le Sultan. Voir Valeri, Marc, ibid., p. 374-379.

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Publications de Marc Valeri (liste non exhaustive) :

Ouvrages

  • Oman. Politics and Society in the QaboosState, London and New York, Hurst and Columbia University Press, 2009.
  • Le sultanat d’Oman. Une révolution en trompel’oeil, Paris, Karthala, 2007.

Articles

  • « High visibility, low profile: the Shia in Oman under Sultan Qaboos », International Journal of Middle Eastern Studies, vol. 42, no. 2, 2010.
  • « The Political Economy of Saudi Arabia », British Journal of Middle Eastern Studies, vol. 36, no. 2, 2009, 302304
  • « Oman: The Islamic Democratic Tradition », British Journal of Middle Eastern Studies, vol. 36, no. 3, 2009, 471473
  • « Le Conseil d’Oman. Une instance bicamérale de consolidation de l’autoritarisme sultanien », Revue internationale de politique comparée, vol. 15, no. 2, 2008, 189204 PublisherWebsite DOI
  • « Nationbuilding and communities in Oman since 1970: The swahilispeaking omani in search of identity », African Affairs, vol. 106, no. 424, 2007, 479496
  • « Something Stirring under the Still Waters of Oman. Tightening the Grip or Revitalizing the Monarchy? », Les Chroniques Yémenites, vol. 14, 2007, 105116
  • « Le sultanat d’Oman en quête d’un second souffle. Un régime aux prises avec la nécessaire diversification de son économie et l’émergence de revendications identitaires », Les Études du CERI, vol. 122, 2005
  • « Réveil laborieux pour l’ÉtatQabous. Identité nationale et légitimité politique dans l’Oman d’aujourd’hui », Maghreb Machrek, vol. 177, 2003, 3758

Chapitres

  • « Oman », in Davidson C (eds), Power and Politics in the Persian Gulf Monarchies, London and New York: Hurst and Columbia University Press, 2011, 135160
  • « StateBuilding, Liberalization from Above and Political Legitimacy in the Sultanate of Oman », in Schlumberger O (eds) Debating Arab Authoritarianism. Dynamics and Durability in Nondemocratic Regimes, Stanford: Stanford University Press, 2007, 143158
  • « Liberalization from Above: Political Reforms and Sultanism in Oman », in Khalaf A, Luciani G (eds) Constitutional Reform and Political Participation in the Gulf, Dubai: Gulf Research Center, 2006, 187211

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