« L’ÉGYPTE APRÈS MOUBARAK »

– Compte rendu de la conférence organisée par Sciences Po Monde Arabe –

Mélissa Rahmouni
pour Sciences Po Monde Arabe

Résumé

Ce compte-rendu de la conférence « L’Egypte après Moubarak », organisée par Sciences Po Monde Arabe, propose une réflexion en trois temps sur les enjeux internes et externes de la transition politique en Egypte. Sophie Pommier revient sur les rapports de force au sein du pouvoir qui prévalaient avant les évènements de janvier pour replacer la « révolution » dans son contexte et dresse un panorama des forces en présence. Elle s’interroge sur l’ancrage de l’Egypte entre continuité et évolution institutionnelle. Chaymaa Hassabo aborde l’acteur clef, « la jeunesse », pour déconstruire la réductrice « génération Facebook » et préciser cet ensemble hétéroclite et ses profils disparates. Enfin, Yasmine Farouk développe quelques prospectives sur la politique étrangère post-Moubarak autour d’une question fédératrice « peut-on avoir une politique étrangère qui soit conforme aux principes de la Révolution ? ».

Abstract

The following summary of proceedings of the conference “Egypt after Mubarak”, organized by the association Sciences Po Monde Arabe, tackles the internal and external challenges of the political transition in Egypt. Sophie Pommier looks back to the balance of power that existed before the events of January in order to place the revolution in a specific context. She then presents a panorama of the current political forces, and analyzes the changes taking place in Egypt that are limited by the lack of institutional reform. Chaymaa Hassabo goes on to introduce the “youth”, main actor of the “revolution”, in an attempt to deconstruct and elaborate the idea of a “Facebook Generation.” For Hassabo, the term is reductionist; it neglects the heteroclite nature of these actors and their multiple profiles. Yasmine Farouk develops several prospects on post-Mubarak foreign policy. Her point of departure is the following: “is it possible to have a foreign policy that is in line with the principles of the revolution?”

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Mardi 22 mars 2011, l’association Sciences Po Monde Arabe a organisé une conférence inédite afin de débattre de « l’après Moubarak » à l’Institut d’études politiques de Paris. Trois invitées étaient présentes pour discuter avec le public de cette question cruciale qui cristallise beaucoup de pronostics et d’hypothèses : Yasmine FAROUK, politologue à l’Université du Caire, chercheuse au sein du PNUD, participante aux mouvements du 25 janvier et actuellement attachée au bureau du vice-premier ministre égyptien Yahia El Gamal ; Sophie POMMIER, fondatrice et consultante du cabinet Méroé (spécialisé en conseil risques et opportunités sur le Moyen-Orient), ancienne attachée au ministère des Affaires étrangères et auteure de « Égypte, l’envers du décor » ; enfin, Chaymaa HASSABO, politologue doctorante à l’IEP de Grenoble, participante au second sit-in qui a suivi la chute du président.

« Révolution ou pas, la conférence qui semble saisir une actualité brûlante était pourtant planifiée de longue date » rappelle en introduction Hugo Massa, membre de SPMA. En effet, au-delà du fait que l’Égypte n’avait jamais fait l’objet d’une conférence particulière de l’association, la question de l’après-Moubarak se posait déjà depuis quelques années pour plusieurs raisons. La première tenait à la « politique de l’autruche » appliquée systématiquement par le raïs depuis 1981 quant à la nomination – pourtant prévue par la Constitution – d’un vice-président. La seconde était liée à la sécurité et la santé du président, instables depuis une quinzaine d’années. Autant d’éléments qui annonçaient une « fin de règne » prochaine et la perspective d’une transmission dynastique du pouvoir. Les manifestations sur la place Tahrir ont rassemblé 18 jours durant près de 8 millions d’Égyptiens à la fois, jusqu’à la démission d’Hosni Moubarak le 11 février 2011. Les médias ont toutefois détourné leur attention de l’Égypte au moment même où l’après-Moubarak devenait réalité. Les questionnements sur l’avenir du pays restent cependant plus que jamais d’actualité.

Quelles conséquences auront les changements constitutionnels ? Quelles sont les forces politiques en présence et comment vont-elles s’agencer dans cette phase de transition / recomposition du pouvoir ? Sur un plan extérieur, quels sont les dilemmes de l’Égypte sur la production et l’orientation de sa politique étrangère ? Quid de son futur positionnement régional ? Les interventions successives offrent des outils d’analyse pour éclaircir les enjeux internes et externes de la transition politique en Égypte.

Selon Sophie Pommier, « il est impossible de faire un état des lieux aujourd’hui, sans revenir sur le rapport de forces qui prévalait au sein du premier cercle du pouvoir avant les événements de janvier ». Cette démarche s’avère essentielle pour comprendre l’actuel réaménagement des équilibres au sein de l’État par rapport au fonctionnement antérieur du régime. En schématisant, ce dernier reposait sur trois principaux piliers : le président ; le Parti national démocratique (PND, al-Hizb al-watanî ad-dimûqrâtî), qui s’apparente plus à un organe de soutien du président qu’à un véritable parti politique doté notamment d’un programme ; et enfin l’armée.  Au cours de la présidence Moubarak, le rapport de forces s’était infléchi à son profit et à celui du PND dans un processus que l’on peut qualifier de présidentialisation du pouvoir. En revanche, l’armée, acteur de l’histoire égyptienne depuis Nasser et les Officiers libres[1], semblait beaucoup plus discrète et retranchée dans les coulisses du pouvoir. À partir de ce constat, Sophie Pommier interprète l’attitude de l’armée pendant les événements comme une conséquence du fait que les militaires vivaient de plus en plus mal cette répartition désavantageuse des rôles dans le système égyptien, et qu’ils s’inquiétaient de l’éventualité d’une transmission dynastique de la présidence en faveur de Gamal Moubarak. Ce dernier, businessman et banquier, s’était affirmé au cours des années 2000 avec son entourage, composé d’hommes d’affaires, dont certains connus pour leur corruption, et rompant avec le profil traditionnel de la classe politique égyptienne. Il avait réussi à prendre progressivement les commandes du parti au pouvoir et à appuyer une politique de libéralisation efficace sur le plan macro, mais très coûteuse sur le plan social. Les militaires manifestaient des doutes tangibles sur la capacité de ces acteurs à gérer le pays notamment en cas de troubles sociaux. Une délégation d’officiers égyptiens avait même fait part de ses interrogations à Moubarak en automne 2010. Ainsi, depuis plusieurs mois des inquiétudes sur l’évolution du paysage politique se faisaient sentir. C’est dans ce contexte de crispations que les événements ont poussé les militaires à reprendre les rênes du pouvoir, même si les modalités de cette reprise n’étaient pas encore tout à fait arrêtées.

Panorama des forces en présence

Le 11 février 2011, Hosni Moubarak a transmis le pouvoir, contrairement à ce que prévoyait la Constitution, au Conseil suprême des forces armées. Aujourd’hui, la grande inconnue concerne le rôle de l’armée, sa structure et ses objectifs. Les plus optimistes jugent son attitude bienveillante et nécessaire dans la phase de transition alors que les plus sceptiques, de plus en plus nombreux, s’interrogent sur le risque d’une appropriation du pouvoir par les militaires. Sophie Pommier rappelle ainsi que le Conseil suprême de forces armées est une structure très opaque, ce qui alimente certainement les inquiétudes. Ses membres seraient des nationalistes conservateurs, majoritairement hostiles à l’islamisme politique incarné par les Frères musulmans, même si des nuances sont à apporter. En outre, l’appareil militaire serait non seulement traversé par des rivalités profondes, mais aussi sujet à certaines tensions avec les services de renseignement et les forces de police. L’armée est hâtivement présentée comme une alternative, mais elle a toujours été un rouage du système. Un exemple pour illustrer cette réalité : depuis l’imposition de l’état d’urgence en 1967, les opposants étaient régulièrement traduits devant des tribunaux d’exception qui ne sont autres que des tribunaux militaires.

Le deuxième acteur est le PND, ébranlé par les événements, mais non dissout à ce jour. Ses responsables ont été évincés du pouvoir et supplantés par de nouveaux arrivants, mais on peut légitimement s’interroger sur son avenir. Le PND est en effet une machine partisane puissante qui compte environ deux millions d’adhérents et non un simple parti proposant une plateforme politique. Sa structure est bien plus large, il irrigue le pays et ses ramifications s’étendent jusqu’au moindre village. Il façonne la vie politique et sociale à tous les niveaux via des mécanismes clientélistes, de services ou de redistribution. Ainsi semble-t-il difficile de se défaire du PND durement affecté, mais dont l’ancrage territorial reste profond.

L’opposition comptait entre 15 et 20 partis autorisés : ceux dont la demande avait été validée par le « comité des partis ». Comité tristement original parce que son président n’était autre que le secrétaire général du Parti national démocratique, qui opérait un filtrage efficace des demandes d’homologation. Quelques partis avaient cependant une légitimité historique, notamment le Néo-Wafd[2], de tradition libérale, qui fût le parti de la lutte contre les Britanniques dans les années 1920 ; le Tagammu (parti du rassemblement national progressiste et unioniste) à tendance socialiste et le parti nassérien. Le comité avait en outre laissé émerger un parti libéral, alGhad, dont le leader Ayman Nour[3] était arrivé second aux élections présidentielles de 2005 derrière Moubarak.

Le paysage politique institutionnel semble donc assez pauvre, mais un autre acteur jouit d’une très forte popularité et s’affirme comme la première force politique du pays : les Frères musulmans. Fondée en 1928, cette organisation très structurée s’est dotée d’un réseau d’écoles, de jardins d’enfants, de pôles caritatifs, etc. Interdite en vertu de la loi prohibant les partis à base religieuse, confortée par l’amendement de l’article 5 de la Constitution égyptienne en 2007 qui lui donna valeur constitutionnelle, elle était tolérée par le pouvoir qui ne pouvait ignorer son influence. Le rôle que peuvent occuper les Frères musulmans dans l’Égypte après Moubarak est l’une des principales inconnues de la situation actuelle. Avec des effectifs allant de 2 à 5 millions de membres selon les sources, auxquels s’ajoutent de nombreux sympathisants, les Frères musulmans ont indéniablement une place de choix dans le paysage politique.

Enfin, les mouvements de contestation de la jeunesse, mobilisés de longue date sur les réseaux sociaux comme Facebook, sont descendus dans les rues au cours de la révolution. Ils souffrent cependant de deux problèmes structurels : un éclatement des forces d’une part et une difficulté à passer de la dénonciation à la construction d’autre part. En somme, si des élections libres et transparentes devaient avoir lieu prochainement, elles seraient nécessairement à l’avantage des deux mouvements organisés et disposant d’une large assise : le PND et les Frères musulmans. Les autres forces – dépassées, divisées ou en phase de constitution – craignent une telle précipitation, considérée comme injuste.

Entre continuité et évolution : quid des changements institutionnels ?

Le paysage politique est en voie de reconstruction, mais il existe un vide sur le plan institutionnel. Les forces armées ont suspendu la Constitution et le Parlement pour opérer la réforme du régime et les pouvoirs ont été concentrés entre leurs mains, ce qui renforce l’inquiétude précédemment évoquée : s’agit-il d’une phase temporaire vers le changement de régime ou d’une captation du pouvoir par l’armée ? Un clivage se creuse et deux tendances s’affirment dans la population. La première représente ceux qui redoutent la confiscation du pouvoir par les militaires ou les Frères musulmans. Ils craignent que la précipitation ne fausse les élections et souhaitent engager un processus de réforme de fond et non ce qu’ils considèrent comme un simple « toilettage » de la Constitution. Cette tendance, partisane du « non » au référendum sur les amendements constitutionnels du 19 mars, compte des personnalités majeures comme Mohamed al-Baradei, mais n’a réuni que 23 % des voix. La seconde, soit la majorité de la population, se prononce en faveur du step by step. Elle estime que la situation est difficile et qu’il faut d’abord concentrer les efforts sur les plans économique et sécuritaire. Ses partisans ont voté « oui » au référendum constitutionnel.

Celui-ci n’introduisait pas de bouleversement radical de la Constitution, mais proposait toutefois d’importants changements. Les principaux amendements soumis au vote étaient les suivants : l’ouverture des modalités de candidature à la présidence de la République ; la réintroduction des juges dans le processus de vérification du scrutin (ce qui était le cas avant 2007) et les dispositions sur l’état d’urgence. L’article 5 de la Constitution (sur les partis à base religieuse) n’a cependant pas été remis en cause : les Frères musulmans ne pourront donc participer au pouvoir que dans le cadre de négociations avec le gouvernement. Les Frères ont annoncé qu’ils ne présenteraient pas de candidat à la présidence, montrant ainsi une certaine capacité d’autorégulation en rassurant leurs détracteurs à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Égypte. Récemment, le parti Al Wassat composé de dissidents des Frères musulmans a été reconnu après quatre refus d’homologation en présentant sa dimension islamique comme culturelle et non religieuse. Cette création pourrait impliquer à la fois une dispersion du vote islamique et signifier – en creux — la préparation de l’arrivée des Frères sur la scène politique au terme de négociations.

Une « jeunesse Facebook » ? Non ! Un ensemble très hétéroclite, des profils disparates

L’intervention de Chaymaa Hassabo a permis de revenir sur l’acteur dont on parle beaucoup, mais que l’on connaît très peu : les jeunes contestataires, qu’elle a eu l’occasion de suivre lors du « second sit-in » du 25 février au 9 mars. La jeunesse, tout le monde l’a vue, sur la place Tahrir, dans les médias, sur les réseaux sociaux, mais que sait-on de ses tendances, des profils de ces jeunes, de leurs revendications ? Peut-on parler d’une « génération Facebook » dépassant les clivages internes, les aspirations et actions divergentes, en somme la dimension hétéroclite de cet ensemble ? En dépit des obstacles à l’analyse que sont notamment la nouveauté du terrain et l’incertitude de la situation, l’observation participante menée par Chaymaa Hassabo offre des clés de compréhension de ce mouvement. On attribue souvent ce « processus révolutionnaire » à la jeunesse en général et à sa mobilisation sur le Web ; or cette catégorisation ne s’avère pas représentative des profils disparates des jeunes qui y ont participé. Certes, ces jeunes qui n’ont connu que Moubarak sont unis par un problème collectif, mais les raisons qui les ont poussés à se mobiliser le 25 janvier divergent.

Parmi ces différents profils, les supporters des deux grands clubs de football, Al Ahlî et Zamalek, étaient bien plus motivés par leur haine contre les forces de sécurité qui incarnent injustice, corruption et violence, que par une réelle volonté de renverser le régime[4]. À leurs côtés, les jeunes qui ont développé une conscience politique se sont mobilisés notamment avec l’entrée en scène de Muhammad al-Baradei en mars 2010. Si certains sont issus de la classe moyenne, la majorité de ceux qui ont joué le rôle de « fighters » habite les bidonvilles et quartiers populaires. Par ailleurs, des groupes de militants nés entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980 s’unissaient ainsi autour du fait d’avoir vécu sans interruption sous l’état d’urgence et la présidence de Moubarak. Parmi eux, le groupe hétérogène Kifaya[5] a réussi à partir de 2004 à structurer et fédérer toute une base générationnelle : « Jeunes pour le changement ». Le profil du « militant » était souvent considéré comme un « stigmate » (au sens de Goffman) par les jeunes non engagés politiquement. Leur démarche avait ainsi pris la forme d’une « opposition à l’opposition », c’est-à-dire aux valeurs militantes de leurs aînés auxquelles ils substituent une volonté d’action et de participation à la vie publique plus importante. La déception de ses membres, la structure défavorable à la mobilisation et les expériences de prison ont toutefois conduit à l’effritement du mouvement Kifaya fin 2006. Cette expérience demeure cependant une phase importante de socialisation pour toute une génération ; elle a permis un apprentissage concret du politique ainsi qu’une réflexion sur leur militantisme et a contribué à la création de plusieurs groupes actuellement actifs dans l’espace public.

Ainsi, deux blocs se sont progressivement distingués. Le premier, la « Coalition des jeunes de la révolution » (i’tilâf shabab al-thawra) – est une fédération de groupes dont le Mouvement du 6 Avril[6] ; le Groupe Liberté et la Justice (unique mouvement de gauche), les jeunes de la campagne de soutien à al-Baradei et les jeunes Frères musulmans. Ils optent pour une négociation avec le « régime transitoire », mais continuent d’appeler aux manifestations du vendredi qui sont devenues des moments de festivité. Le second rassemble des militants indépendants majoritairement de gauche qui veulent poursuivre la confrontation tant que toutes les exigences de la Révolution n’auront pas été satisfaites, posant cette condition comme préalable à toute négociation. En dépit des divergences très apparentes lors du second sit-in, les deux blocs s’accordent sur certaines demandes, notamment la démission du gouvernement d’Ahmad Chafik, obtenue le 2 mars ; un comité pour l’élaboration d’une nouvelle Constitution ; la dissolution de la Sécurité d’État[7]; la suppression de l’état d’urgence ; la libération des prisonniers politiques ; le jugement des hauts responsables du régime et la dissolution du PND.

Ce sont ces groupes qui ont organisé les deux sit-in successifs sur la place Tahrir – d’abord du 25 janvier au 13 février, puis du 25 février au 9 mars – tous deux utilisés comme moyen de poursuivre la révolution et de déboucher sur un calendrier d’exécution des demandes formulées. Ces sit-in eux-mêmes sont des facteurs de divisions entre les deux blocs. Dans leurs objectifs tout d’abord : une arme de menace dans les négociations pour les uns, un moyen de pression par excellence pour les autres. Dans leurs modalités ensuite : le second sit-in, que Chaymaa Hassabo a eu l’occasion d’observer en détail, était refusé par les uns et rassemblant les « véritables révolutionnaires » pour les autres. « Certains militants s’accordent pour dire qu’il existe une division des rôles et des actions permettant d’avancer dans la transition politique, mais pour ceux qui poursuivent le sit-in la voie de la négociation est une trahison », affirme Chaymaa Hassabo. Dépréciés auprès d’une partie de l’opinion publique, les occupants de la place sont victimes d’une « guerre psychologique » : rumeurs quant à leurs mœurs ou leur niveau social visant à les marginaliser, « visiteurs du matin » souhaitant montrer leur isolement ou encore « visiteurs de la nuit », militaires et hommes de main. En dépit de ces pressions, un ensemble de valeurs éthiques ou morales et le refus d’abandonner structurent ce bloc de militants, bien que leur détermination étonne certains membres de la coalition: « (s)’agit-il d’immaturité politique ou d’une volonté de ne pas se plier à l’opinion majoritaire qui urge vers le retour à la normalité et la stabilité ? ». Cette action spontanée souffre toutefois de l’absence de leaders, même s’il existe une sorte de comité d’organisation n’ayant aucun poids dans la prise de décision. Face à la lenteur des responsables de la transition du régime, leur laxisme concernant le jugement des hauts dirigeants et l’usage persistant de la violence, ces jeunes militants ne sont pas prêts à abandonner leur statut d’opposant.

« Peut-on avoir une politique étrangère qui soit conforme aux principes de la Révolution ? »

Yasmine Farouk a quant à elle présenté quelques questionnements et prospectives sur la politique étrangère de l’après-Moubarak. Elle constate « qu’aujourd’hui la politique étrangère ne semble pas être la priorité de l’Égypte, du fait de l’urgence des développements politiques, sociaux et économiques intérieurs ». Pourtant, ce dossier ne pourra pas être mis de côté très longtemps en raison des quatre dilemmes de l’Égypte. Deux d’entre eux sont d’ordre structurel : l’autonomie de la politique étrangère égyptienne versus la dépendance économique et stratégique vis-à-vis des États-Unis et des pays du Golfe d’une part ; la personnalisation de la prise de décision en politique étrangère qui met à mal sa production d’autre part. Les deux autres dilemmes sont le dossier du Nil – seule question de politique étrangère présentée comme une priorité – ; et les relations avec Israël ou la place de l’Égypte dans le conflit israélo-arabe.

La dépendance économique et stratégique de l’Égypte – surtout vis-à-vis des États-Unis – est un fait acquis : la puissance militaire égyptienne est fondée sur l’aide américaine (financements, ventes d’armes et prix privilégiés). Cette aide cruciale suppose un alignement de l’Égypte sur la politique régionale des États-Unis, un « impératif de nécessité » puisque les États-Unis sont le premier partenaire commercial et investisseur en Égypte[8]. Le gouvernement précédent a fondé son développement économique sur les investissements directs étrangers. Aujourd’hui cependant, Yasmine Farouk affirme que « si l’on ne pense pas aux alternatives, l’Égypte devra continuer à harmoniser sa politique au Moyen-Orient avec celle des investisseurs, ce qui s’avère contraire aux principes de la Révolution ». Cette Révolution a permis à l’Égypte de retrouver sa place régionale et de se rendre compte de son influence transnationale. Les peuples et les régimes arabes adressent désormais des demandes de soutien au gouvernement égyptien censé être révolutionnaire (en mars, une délégation libyenne de Qadafi s’est rendue au Caire). Si l’Égypte veut reconquérir le rang de leader qu’elle occupait à l’époque de Nasser, elle devra répondre à ces appels. Mais ce faisant, elle s’opposera aux autres gouvernements arabes et aux États-Unis, ce qui rend la prise de décision en politique étrangère très complexe. C’est un vrai dilemme où selon Yasmine Farouk « le profil bas ne sera pas tenable sur le long terme ».

La première déclaration du Conseil suprême des forces armées visait ainsi à rassurer quant au respect des traités internationaux. L’Égypte ne peut pas remettre en cause les accords de Camp David, elle n’en a pas les moyens technologiques, militaires et économiques. Cependant, la question des relations israélo-égyptiennes va inévitablement se poser et les spécialistes qui s’expriment sur le sujet l’évoquent tous comme un enjeu majeur des années à venir. La position majoritaire dans l’opinion publique égyptienne est un soutien fort au peuple palestinien et la revendication d’une politique plus ferme envers Israël. Le nouveau régime devra donc certainement redéfinir sa relation avec son voisin, la question de Palestine étant un élément très fort de légitimation. « La probabilité du changement de politique à cet égard est très forte, car, comme l’a prouvé le référendum de dimanche, il y aura certainement une majorité islamiste lors des élections parlementaires » explique Yasmine Farouk. Plusieurs éventualités ont été évoquées : le nouveau régime pourrait modifier ses relations avec les « forces de résistance » tels le Hamas et le Hezbollah ; arrêter de soutenir le blocus de Gaza et démolir le mur en construction entre Gaza et l’Égypte ; se servir du droit international et des articles du traité de paix concernant les zones démilitarisées à la frontière ou encore reconsidérer les exportations de gaz naturel vers Israël. L’option radicale de prise de décisions spontanées et à rationalité limitée est peu probable, et nombre de spécialistes pensent au contraire que l’Égypte se tournera vers une « politique à la turque », conciliant maintien de la paix et accords stratégiques et économiques avec une plus grande autonomie.

« Mais quels acteurs pourraient envisager ces options ? Qui gère et produit la politique étrangère de l’Égypte ? » La production même de la diplomatie égyptienne est problématique, en raison de sa nature personnalisée et de la faiblesse des institutions. C’était le président de la République qui prenait la décision finale et qui désignait les participants au processus de décision, le ministère des Affaires étrangères n’étant qu’un appareil d’exécution. Le défi est donc dans un premier temps de réinstitutionnaliser la production de la politique étrangère. D’autre part, la problématique du partage des eaux du Nil apparaît comme une priorité. Il fallait que les six pays que le Nil traverse signent le Traité de paix de 2010 – remettant en cause l’ancien traité très favorable à l’Égypte et au Soudan- pour que l’Égypte perde son droit de véto historique ; or le 3 mars 2011, le Burundi a ouvert la voie à la ratification de cet accord qui la prive de ce droit sur les projets hydrauliques dans les pays en amont du fleuve. La question du Nil incarne « les conséquences fatales de la sécurisation des dossiers de politique étrangère ». En effet, on pensait jusqu’alors la question sous un angle strictement sécuritaire et la seule option envisagée était militaire, sous-estimant complètement la création de communautés d’intérêts, de coopération humaine et d’échanges culturels, commerciaux et économiques. Le gouvernement de transition semble envisager une voie plus efficace, celle de la redéfinition des relations entre l’Égypte et les États voisins et de l’abandon de la vision hégémonique de l’Égypte dans le bassin du Nil. Cette mentalité d’échange égalitaire s’inscrirait ainsi en contraste avec le partage très inéquitable des eaux du Nil. Yasmine Farouk conclut par une synthèse des facteurs qui seraient à la source de changements en politique étrangère : le refus des pressions extérieures perçues comme une ingérence dans les affaires de l’État égyptien et une prise en considération accrue des demandes intérieures. Une nouvelle perception pourrait alors être envisagée : celle d’une interdépendance complexe et déséquilibrée, et non d’une position de faiblesse systématique par rapport aux États-Unis et aux pays du Golfe.

Rien n’est encore tranché et l’évolution de l’Égypte est encore incertaine. S’il est trop tôt pour se prononcer, certaines tendances commencent d’ores et déjà à se dessiner. Le référendum portant sur neuf articles de la Constitution a mobilisé 18,5 millions d’Égyptiens et a été approuvé à 77,2 % des voix. Il s’agissait du premier vote libre en Égypte et les conséquences de ce résultat seront très lourdes avec l’organisation très prochaine des élections parlementaires. Depuis la conférence, l’incertitude demeure dans un contexte de manifestations, d’usage de la force par l’armée – qui jouit cependant d’une légitimité importante – et d’un agenda politique très chargé en fin d’année avec les élections législatives de septembre et probablement un scrutin présidentiel en octobre ou novembre. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées le 8 avril 2011 pour réclamer des poursuites judiciaires contre le président déchu Hosni Moubarak et reprocher aux militaires laxisme et lenteur dans la lutte contre la corruption. Les manifestants ont tenu tête aux forces de l’ordre toute la nuit et ont exigé la destitution du maréchal Tantaoui – ministre de la Défense de Moubarak pendant vingt ans – à la tête du Conseil suprême des forces armées. Enfin, les conséquences économiques des troubles politiques en Égypte deviennent alarmantes. L’Égypte enregistre des pertes considérables dans le secteur du tourisme qui représente 11 % de son PIB et voit ses investisseurs étrangers restreindre leurs activités.


[1] Le mouvement des Officiers libres (al-Ḍubbāt al-Aḥrār) était une organisation militaire clandestine créée par le lieutenant-colonel Gamal Abdel Nasser après la guerre israélo-arabe de 1948. Elle était composée de jeunes officiers qui s’opposaient à la monarchie et qui avaient établi un programme structuré autour de six points : fin du colonialisme, du féodalisme, de la domination du capital sur le pouvoir politique et l’établissement de la justice sociale, l’instauration d’une vie démocratique stable et la formation d’une armée nationale puissante. Le putsch du 22 juillet 1952 mit fin au règne du roi Farouk et amorça dès 1954 une maîtrise totale du pouvoir par Nasser : l’entrée dans une nouvelle ère, celle de la révolution nassérienne.

[2] Le Wafd est un des plus anciens partis politiques égyptiens, il fut fondé dans les années 1920 en opposition à l’armée britannique. Le Wafd était à l’origine une délégation (wafd signifie délégation) envoyée en Europe en lutte pour l’indépendance de l’Egypte et se mua par la suite en parti politique. De tradition nationaliste il mena une politique moderniste libérale et laïque et fut interdit en 1952 par Nasser. Il renaîtra en 1978 sous l’impulsion d’Anouar al-Sadate sous l’appellation de Néo-Wafd.

[3] Ayman Abdel Aziz Nour est le leader du Hizb-al-Ghad (« parti de demain ») fondé en 2004 sur la base d’un programme centriste, libéral et non religieux. Avocat et défenseur des droits de l’homme, il a su utiliser le parti comme une tribune pour exiger des réformes constitutionnelles ou encore revendiquer des élections multipartites démocratiques. Le 29 janvier 2005, c’est-à-dire neuf mois avant l’élection présidentielle, il a été privé de son immunité parlementaire, arrêté et condamné à cinq mois de prison. Ceci est arrivé en dépit de son état de santé défaillant et des protestations contre son arrestation. Sa grève de la faim malgré son diabète et l’acharnement de ses avocats ont permis sa libération temporaire le 12 mars 2005. Il est arrivé deuxième à l’élection présidentielle avec 7,6 % des voix selon le Ministère de l’intérieur égyptien. Le 24 décembre il est à nouveau condamné à cinq ans de prison puis libéré le 18 février 2009, officiellement pour des raisons de santé. Sa famille a subi des intimidations récurrentes et il a été blessé à la tête pendant les manifestations du 28 janvier 2011.

[4] Une affaire a sans doute mobilisé un nombre considérable de jeunes -notamment des classes moyennes – celle du meurtre du jeune alexandrin Khâlid Sa’îd en juin dernier sous les coups de deux sous-officiers de la police. Cette affaire avait réussi à mobiliser une partie de cette jeunesse, notamment à travers le groupe facebook « kulina khâlid sa’îd » (nous sommes tous Khâlid Sa’îd) et qui a été à l’origine de manifestations sans précédents  dans les différentes villes d’Egypte au cours de l’été dernier et de l’appel à manifester le 25 janvier 2011.

[5] Kifāya, qui signifie « stop ! » ou « ça suffit ! », est un mouvement d’opposition au gouvernement Moubarak. Également nommé « Mouvement égyptien pour le changement », il fut crée en juillet 2004 au Caire.

[6] Le mouvement du 6 Avril est un groupe essentiellement constitué de jeunes, né du mouvement de protestation du 6 avril 2008. Des milliers d’ouvriers des usines textiles de Mahalla al Kubra s’étaient mobilisés pour organiser une grève et protester contre la cherté de la vie et les mauvaises conditions de travail. Parallèlement des jeunes s’étaient organisés par le biais de Facebook et autres nouveaux médias (blogs, Twitter etc) pour soutenir la cause ouvrière et appeler à la grève nationale du 6 avril. Ces jeunes ont subi la répression des autorités, les arrestations et parfois la violence. Les revendications du mouvement sont l’adoption d’une loi sur les droits politiques, l’abandon de l’état d’urgence, la modification de la Constitution pour permettre l’entière supervision des juges sur le processus électoral. Le mouvement a été rejoint par des parlementaires, médias, artistes et autres militants afin d’obtenir le départ de Moubarak au cours de la révolution.

[7] La Sécurité d’État (Mabahess Amn el Dawla) était un organe de l’appareil de sécurité très redouté par les opposants politiques et véritable pilier du régime sous le règne d’Hosni Moubarak. Son impopularité s’est nourrie de nombreuses accusations d’espionnage de la vie privée et des activités politiques des Égyptiens, du recours à la torture et de sa participation à la fraude électorale. Le 23 Février des policiers se sont rendus dans les bâtiments de la Sécurité d’État, vraisemblablement pour  y brûler des documents susceptibles de révéler des affaires de corruption. Ses bâtiments avaient été pris d’assaut le samedi 5 mars dans le quartier de Cheikh Zayed, dans la banlieue du Caire, par des centaines de manifestants à la recherche de preuve d’abus commis par cette institution et par crainte qu’elles ne soient détruites. Des passants avaient en effet remarqué le va et vient des officiers entre leurs bureaux et les jardins pour y brûler les documents secrets. Après des altercations, les citoyens et militaires ont forcé les portes du bâtiment et se sont emparés des documents secrets de l’institution. Sa dissolution par les autorités transitoires du régime le 15 mars 2011 fut très bien accueillie, notamment par les Frères musulmans qui étaient devenus sa principale cible (elle avait procédé à des milliers d’interrogatoires musclés des Frères). Elle possédait des dossiers sur les hommes d’affaires, les journalistes, les hommes politiques et avait même reçu des prisonniers envoyés par les Américains pour leur soutirer par tous les moyens des informations.  Elle sera sans doute remplacée par une nouvelle Force de sécurité nationale chargée de veiller à la sûreté intérieure et combattre le terrorisme, en conformité avec la Constitution et le respect des droits de l’homme.

[8] Les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial et investisseur lorsqu’il est question des Etats individuels. Ils l’ont été pour longtemps mais aujourd’hui c’est l’Union Européenne dans son ensemble qui est le premier partenaire commercial et investisseur en Egypte.

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Publications des intervenantes à la conférence (liste non exhaustive) :

Yasmine Farouk

  • Farouk Y., L’Egypte est-elle encore une puissance régionale ?, Confluences Méditerranée, 2010 (N°75).
  • Farouk Y., Entre les régimes et la superpuissance : les stratégies des acteurs non-étatiques en Arabie Saoudite, en Egypte et en Syrie après l’intervention américaine en Irak, Revue Averroès, 2009 (n°1).

Chaymaa Hassabo

  • Hassabo Ch., Du rassemblement à l’effritement des Jeunes pour le changement égyptiens. L’expérience de « générations qui ont vécu et vivent toujours sous la loi d’urgence », Revue internationale de politique comparée, 2009 (vol. 16 ; n°2),
  • Hassabo Ch., « Campagne électorale du prisonnier/candidat Ayman Nûr : Campagne préparée par le pouvoir », in F. Kohstall et F. Vairel (dirs), La fabrique des élections. Les élections présidentielle et législatives de 2005 en Égypte, Cedej/Aux lieux d’être, Paris, 2007.
  •  Hassabo Ch., « Gamal Moubarak sous les projecteurs : le lancement de sa campagne présidentielle ? », in Ch. Hassabo et E. Klaus (dirs), Chroniques égyptiennes 2006, Le Caire, CEDEJ, 2007.
  •  Hassabo Ch., « Moubarak “sans cravate”, un Moubarak “démocratique” ? », in Florian Kohstall (coord.), L’Égypte dans l’année 2005, Cedej, Le Caire, 2006.
  • Hassabo, « Gamal Moubarak au centre du pouvoir : une succession achevée ? », in Florian Kohstall (coord.), L’Égypte dans l’année : Chronique politique 2004, Cedej, Le Caire, 2005.

Sophie Pommier

  • Pommier S., Egypte. L’envers du décors, La découverte, Paris, 2008.

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