LE MOUVEMENT DU 20 FÉVRIER AU MAROC : vers une seconde indépendance ?

Laïla Mernissi

 

Résumé

Depuis les années 1970, la contestation politique au Maroc s’est affaiblie, anéantie, voire vidée de sa substance par un processus politique répressif et dépolitisant. Cependant, avec la dégradation des conditions de vie des Marocains, depuis, notamment, l’accès au trône de Mohammed VI, l’indignation sociale a retenti dans plusieurs localités du pays, se cristallisant, à terme, dans un mouvement politique englobant, celui du 20 février. Ce Mouvement, dont les revendications ne sont pas nouvelles, rappelle toute la dynamique qui est née dans les années 1940 dans un contexte de lutte pour l’indépendance du pays. Les Marocains rattraperont-ils le temps perdu, ou, plus exactement, achèveront-ils l’indépendance tant désirée par leurs prédécesseurs ?

Abstract

Since the 1970s, political dissent in Morocco has weakened, has been destroyed or gutted by a repressive political process and de-politicizing. However, with the deterioration of Moroccan’s living conditions, especially since the access to the throne of Mohammed VI, social indignation appeared in several parts of the country, and has recently crystallized in an encompassing political movement, February 20th. This movement, whose demands are not new, reminds of the whole dynamic born in the 1940’s in a context of struggle for independence. Will Moroccans catch up with lost time, or, more accurately, will they complete independence as desired by their predecessors?

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« En avant », « avançons », « ilâ-l-amâm »… Un cri familier envahit en ce moment les rues marocaines, un cri révolutionnaire, un cri d’espoir et de dignité, que le contexte régional et international a permis d’exorciser. Mais qu’est-ce qu’avancer, au juste ? Du point de vue philosophique, contrairement à l’opinion répandue, avancer c’est oublier et oublier c’est avancer.

Je me rapporterai pour développer cette idée à un passage de la seconde considération inactuelle de Nietzsche, énonçant que « dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l’Histoire. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les évènements passés, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et ce qui est pareil ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. (…) Tout acte exige l’oubli comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière, mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait rien voir qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est impossible de vivre sans oublier. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme d’une nation ou d’une civilisation. »[1] Avancer c’est donc oublier et oublier c’est avancer. Quand on scande : « Ilâ-l-amâm », on incite à passer à autre chose, on encourage l’oubli et la rupture, qui sont ce moment d’évasion de l’historique, ce moment duquel s’ouvre une nouvelle voie, un nouvel horizon politique. Le peuple marocain, aujourd’hui, veut concrétiser cet oubli, il veut tourner la page, pour enfin atteindre ce bonheur dont parle Nietzsche.

Aussi le Mouvement du 20 février, composé essentiellement de jeunes étudiants ou diplômés, semble-t-il incarner ce nouvel espoir pour l’avenir du Maroc ; un espoir qui, bien que minoritaire, est venu contrecarrer un certain immobilisme social et une déliquescence du politique qui se sont enracinés dans la société depuis quelques décennies.

Depuis plus de trois mois, des manifestations se tiennent de manière hebdomadaire dans un grand nombre de villes du pays, regroupant toutes les tendances politiques, de l’association islamiste Justice et Bienfaisance (Al-‘Adl Wa-l-Ihsân) au parti trotskyste La Voie démocratique (An-Nahj Ad-Dîmûqrâtî). Démocrate et progressiste, le Mouvement se veut avant tout pacifiste. Ses revendications sont claires et intelligibles : démocratie, liberté, dignité et justice sociale. L’on veut changer le système en profondeur, combattre la corruption, éradiquer la pauvreté. Les revendications sont d’ordre social, mais ne peuvent être réduites à cette sphère dans la mesure où c’est tout un projet politique qu’il s’agit de penser, inspiré d’anciens combats contestataires, mais dans un contexte radicalement autre.

Dans quelle mesure, dès lors, le Mouvement du 20 février constitue-t-il tant une continuité dans l’histoire de la contestation au Maroc, qu’une rupture fondamentale, qui permet de prétendre à une nouvelle étape structurelle dans la société marocaine ?

Il serait pertinent, dès lors, de mettre en valeur cette continuité afin de montrer, ensuite, en quoi le mouvement paraît inédit, et ouvre de nouvelles réflexions sur l’émergence d’une conscience et d’un être politiques renouvelés au Maroc.

Une continuité, sans conteste

La contestation sociale, au Maroc, ne date pas d’aujourd’hui, et n’est pas née ex nihilo, par une réaction de mimétisme liée au contexte régional révolutionnaire. Elle prend sa racine dans un vieux mouvement de protestation, fait de rendez-vous ratés avec l’Histoire et de révoltes inachevées qui depuis l’indépendance du pays, en mars 1956, ont rythmé la vie politique des Marocains et Marocaines aspirant à un avenir meilleur.

Aussi Omar Balafrej, homme politique de gauche, aime-t-il à comparer le Mouvement des jeunes du 20 février à la génération des années 1940 ayant lutté pour l’indépendance. Et quelle belle comparaison que celle-ci ! Car il s’agit bien d’une nouvelle indépendance, d’une seconde indépendance, qu’il est question de gagner à la fin de ce combat. C’est cette idée de « seconde indépendance » qu’expose le penseur et homme politique tunisien, Moncef Marzouki, fervent opposant au dictateur déchu Zine el Abidin Ben Ali et fondateur du parti Congrès pour la République. Aussi explique-t-il, lors d’un entretien, qu’« Après la “première indépendance” (pour moi, la démocratie, c’est la “deuxième indépendance” ; j’ai écrit un livre qui s’intitule comme ça et le concept s’est répandu dans le monde arabe), c’est-à-dire l’indépendance de l’État national de l’État colonial, l’État national s’est transformé en État d’occupation interne : nous étions des peuples sous occupation interne ; nous étions occupés par nos propres armées et nos propres polices, qui n’étaient plus à notre service, à nous, le peuple, mais qui étaient au service d’oligarchies qui se sont transformées en mafias. Et c’est le même système partout, partout. Royauté ou république, entre guillemets, c’est le même système, basé sur les quatre éléments du système politique arabe : la toute-puissance d’un homme, d’un individu, d’un chef, le chef de tribu primitif qui avait droit de vie et de mort sur ses sujets ; le droit de prédation pour sa famille ; le règne de la terreur et de la coercition (on est toujours dans le système politique primitif) ; et enfin le simulacre démocratique ; et partout il y a le simulacre démocratique, y compris dans les royautés (peut-être pas en Arabie saoudite, ni en Libye). Donc, il y a trois éléments primitifs, plus un élément de pseudomodernité. »[2] Cette thèse est parfaitement compatible avec la réalité politique marocaine et permet à bien des égards de l’éclairer. En effet, le système politique institué au Maroc en 1962 par Hassan II est, en grande partie, un produit de la colonisation, un artefact en décalage total avec la réalité du pays. L’opposition n’a toutefois pas tari dans les années 1960 et 1970, marquées par des coups d’État manqués et par la répression et l’épuration violentes qui les sont suivis. Les années de Plomb ont été ainsi rythmées par cette dialectique forte entre pouvoir autoritaire et résistances politique et civile conséquentes. Cependant, la nature du pouvoir, à la fois sacralisé et centralisé, a fini par annihiler cette dialectique qui maintenait un certain équilibre vital dans la société marocaine : la peur de la répression, le sous-développement et la misère ont réduit une grande partie des Marocains à l’apathie.

Bien que très faible, la contestation sociale est demeurée présente, notamment dans les zones marginalisées, que ce soit dans les régions frontalières ou dans celles considérées comme « inutiles ». Elle n’a pas eu pour autant un cachet politique fort et perceptible, dans la mesure où l’associatif s’est substitué aux partis politiques, corrompus et « dépolitisés ». La question sociale survit au travers des actions locales et localisées qui n’arrivent pas à toucher le reste du pays. Dès lors, « “Le lieu compte” dans la construction des causes et pour les formes de la mobilisation : en fournissant une mémoire collective, voire en apportant des innovations au répertoire d’action collective, en configurant les réseaux de solidarité, en étant l’objet de stigmatisations ou en faisant figure de zone de non-droit »[3]. L’atomisation de la mobilisation et la stigmatisation de problèmes sociaux ont conduit à la fragmentation de l’espace, qui ne peut être porteur d’un seul et même objet de contestation.

Dès lors, la mobilisation du Mouvement actuel est exceptionnelle en ce sens où elle fédère tout le territoire national autour de mêmes revendications structurelles. La question sociale est à l’ordre du jour, mais elle assume pleinement son contenu politique : il s’agit de repenser en profondeur le fonctionnement de la société, la gestion des richesses produites et leur égale distribution ainsi que l’organisation des pouvoirs ; en somme, il s’agit de réfléchir ensemble à un nouvel agencement politique.

Un appel, un Mouvement

C’est l’appel, émis sur les réseaux sociaux, d’un jeune diplômé chômeur[4], qui a permis de réunir un grand nombre de Marocains autour d’un Mouvement que l’on peut qualifier de national, dans la mesure où ce sont plusieurs villes qui se sont soulevées en même temps, pour scander les mêmes slogans et revendiquer les mêmes changements.

Il faut, néanmoins, insister sur le fait que le soulèvement des peuples tunisien et égyptien a encouragé vivement ce passage à l’acte. C’est l’Altérité, une proche altérité, qui a fait apparaître « un autre monde possible » aux Marocains : « Voilà donc un concept d’autrui qui ne présuppose rien d’autre que la détermination d’un monde sensible comme condition. Autrui surgit sous cette condition comme l’expression d’un possible. Autrui, c’est un monde possible, tel qu’il existe dans un visage qui l’exprime, et s’effectue dans un langage qui lui donne une réalité. En ce sens, c’est un concept à trois composantes : monde possible, visage existant, langage réel ou parole »[5]… Autrui est bien celui qui nous pousse à devenir, à entrer dans un devenir autre, un devenir peut-être meilleur, peut-être pas, mais peut importe tant qu’il est devenir et qu’il s’éloigne simplement de l’immobilisme qui nous a tant asservis.

Le Mouvement du 20 février se veut hétéroclite, multiple, représentatif de la diversité sociale, culturelle, linguistique, politique du pays. Il est moins une tendance politique structurée et organisée, qu’une force, une énergie, assez imperceptible, difficilement cernable, mais résolument moderne ; c’est en cela qu’il peut incarner une résistance possible au Makhzen, inscrit, quant à lui, dans « une culture de l’autoritarisme et de la servitude »[6], profondément passéiste. La revendication qui fait consensus est notamment la volonté d’instaurer une monarchie parlementaire, démocratique et sociale effective et d’en finir, par conséquent, avec le régime traditionaliste et rétrograde du Makhzen.

Ce qui est frappant, c’est que ce sont les mêmes revendications des mouvements indépendantistes qui sont mis en avant, avec cet entêtement, faut-il le dire, à garder la forme monarchique. Le Mouvement du 20 février est donc une sorte d’invocation contemporaine d’un projet passé qui n’a jamais été concrétisé et qui demeure d’actualité, celui de rendre sa dignité aux Marocains, jusque-là méprisés dans leur être politique. Il y a donc continuité dans les rêves et les aspirations de ces jeunes avec leurs prédécesseurs ayant lutté contre l’occupation étrangère et contre l’occupation interne, à la fois, ces jeunes-là qui, selon Aboubakr Al Jamaï, savaient « devenir fous »[7].

Cependant, cette fois-ci, les choses prennent une forme différente, tant du côté du pouvoir que de la mobilisation civile. En effet, le régime a profondément changé d’aspect, sans pour autant se métamorphoser dans ses structures, et a adopté de nouvelles stratégies de contrôle et de répression, sans pour autant abandonner les anciennes – pensons au centre de détention de Temara[8]. Le mouvement de contestation, quant à lui, semble moins radical que les anciens fronts politiques, moins idéologique, et beaucoup moins personnalisé : c’est l’ère des multitudes[9], à laquelle le Maroc n’échappe point.

Un militantisme pacifiste 

Pacifiste donc, le Mouvement du 20 février privilégie les marches et les sit-in (« Al-Waqfa »[10] et non pas « Al-Galsa ») hebdomadaires, organisant ainsi chaque dimanche, jour du repos au Maroc, un rassemblement dans un nombre conséquent de grandes et moyennes villes. La première manifestation, celle du 20 février, qui a donné son nom au Mouvement, s’est déroulée dans un climat tendu, les jeunes militants ayant été calomniés, diffamés, qualifiés de traîtres à la nation, d’homosexuels et d’athées par les plus hautes instances de l’État – la MAP[11]. Ces attaques n’ont, toutefois, pas empêché le bon déroulement des manifestations, malgré l’intervention de casseurs vers la fin des marches[12], l’incident d’Al-Houceima qui a fait cinq victimes[13] et l’immolation de la jeune Fadoua al Aroui[14] à Beni Mellal le 22 février. Le régime s’est donc contenté d’observer sans réagir massivement : pouvait-il faire autrement après la répression sanglante qu’on subit les peuples arabes – notamment au Bahreïn et au Yémen – au même moment ? Il fallait donc faire preuve de patience et de modération, afin de ne pas s’attirer les foudres de la communauté internationale.

Les manifestations se sont ainsi poursuivies chaque dimanche, les jeunes militants usant de leur créativité lors des « freeze » — comme l’illustrent également la distribution de roses aux forces de l’ordre et aux membres de l’administration pour combattre symboliquement la corruption et le bakchich, ainsi que les campagnes de nettoyage qui prennent toute leur consistance dans un contexte de remise en cause des us informels — et usant pareillement de leur sens de l’humour afin de contrecarrer la bassesse de la presse officielle.

Aussi, après avoir proféré un discours menaçant dans un premier temps, le 21 février, à savoir le lendemain de la première manifestation, discours instituant le conseil économique et social[15], le roi Mohamed VI est revenu sur l’antenne nationale, le 9 mars, avec un discours que l’on a qualifié d’historique, promettant des réformes structurelles dans la Constitution et la poursuite de la régionalisation dans le pays. Ce discours, pourtant, rappelle parfaitement un autre discours proféré par le roi Hassan II, en 1976, un discours d’ouverture promettant la démocratisation, qui a accompagné, paradoxalement, la période la plus centralisée et la plus autoritaire de tout son règne. Le discours de Mohamed VI a été accueilli avec émotion, par les uns, avec scepticisme par les autres, qui ont décidé de poursuivre la lutte sur le terrain.

La modération n’a dès lors pas fait long feu, puisque deux évènements, localisés cependant, ont vu l’intervention violente de la police, et ce juste au lendemain du fameux discours réformateur. Le 10 mars à Khouribga, la police est intervenue violemment au sein d’un sit-in devant le siège de l’OCP, et le 13 mars, particulièrement, un rassemblement devant le siège du PSU à Casablanca, s’est vu sauvagement réprimé. Ces deux évènements ont semé le doute au sein du Mouvement quant à la sincérité du roi, ce roi qui, comme le confirme Larry Diamond, avec « son appareil sécuritaire, son cercle restreint d’amis et les milieux oligopolistiques des affaires qui lui sont proches [et] bloquent les demandes de réformes, [s’isole] encore plus et [aggrave] la tempête politique qui se prépare sous une surface de calme apparent. »[16].

Ainsi la mobilisation s’est maintenue, organisant des manifestations, notamment celles du 20 mars, du 24 avril, qui se sont relativement bien déroulées.

L’attentat du 28 avril à Marrakech a toutefois modifié la donne, alors que certaines démarches réformatrices étaient en cours, notamment la libération d’un grand nombre de détenus politiques, parmi eux le jeune Mehdi Boukiou[17]. Cette catastrophe a permis, en un sens, le renforcement des lois sécuritaires et l’intensification de la répression. En effet, les manifestations qui ont suivi l’incident, jusque-là non revendiqué, ont été sauvagement réprimées, notamment le sit-in devant le centre de Temara le 16 mai et les marches du 22, 28 et 29 mai, qui ont fait plusieurs blessés et un mort, Kamal el Omari, ayant succombé aux blessures infligées par la police.

Ainsi, alors que les jeunes se faisaient matraquer par la police, une autre partie des Marocains se complaisaient dans le voyeurisme en regardant le festival de Mawazine ou encore le spectacle « les voix pour la paix » à Marrakech… Quelle ironie !

Le Mouvement du 20 février survivra-t-il à cette vague de répression, échappera-t-il à l’opportunisme et à la tentation du pouvoir, pourra-t-il perdurer sans encadrement politique effectif ? Enfin, pourra-t-il séduire la majorité silencieuse du pays ?

Vers l’émergence d’un espace public ?

Il est possible de tirer de ces quelques mois de mobilisations profondes une interprétation d’ordre philosophique qui nous amènerait à voir dans toute cette dynamique l’émergence d’une société civile consciente de son être politique. Peut-être est-ce assez précipité et imprudent d’affirmer ceci, mais il apparaît clairement qu’un espace nouveau est en train de se construire et de s’étendre telle une toile produisant des réseaux, qui n’attendait qu’un contexte propice pour se développer. La contestation change de nature en se politisant et agrandit son espace en se nationalisant.

Dès lors, la distinction entre travail, œuvre et action[18], sur laquelle insiste Hannah Arendt, semble plus manifeste. En effet, l’émergence du politique est un signe de la séparation entre travail, œuvre et action, en tant qu’appréhensions distinctes de la société humaine et du temps. Aussi, le travail, qui selon la philosophe n’est pas une valeur en soi, relève-t-il de la nécessité, il est antipolitique et ne saurait se confondre avec l’œuvre au risque de mener à une technocratisation du pouvoir et à la déliquescence de l’espace politique lui-même. C’est donc la reconquête de l’œuvre et de l’action, l’action étant ce lien dynamique entre les citoyens construisant un espace commun, qui est en jeu aujourd’hui au Maroc.

Enfin, il est question de devenir révolutionnaire et de créations politiques qui ouvrent de nouvelles lignes de fuite, de nouveaux horizons politiques. Ainsi, comme l’affirme Gilles Deleuze : « Croire au monde, c’est aussi bien susciter des événements même petits qui échappent au contrôle, ou faire naître de nouveaux espaces-temps, même de surface ou de volume réduits. C’est ce que vous appelez “pietas”. C’est au niveau de chaque tentative que se jugent la capacité de résistance, ou au contraire la soumission à un contrôle. Il faut à la fois création et peuple. »[19]

Il n’est pas sûr que les revendications du Mouvement aboutissent et se concrétisent, mais ce qui est certain, en revanche, c’est qu’un décentrement s’est opéré dans la sphère du politique, un décentrement en faveur des marginaux sociaux, des jeunes laissés-pour-compte, des victimes d’injustice. C’est l’intuition de l’instant qui se manifeste, l’intuition d’un instant de rupture, d’un instant avec lequel il faudra compter dorénavant. La rue a enfin été investie, et se profile, par conséquent, une dynamique d’ouverture et de conquête de l’espace public, qui permet l’émergence du politique, et l’activation d’un devenir citoyen inédit, horizons auxquels aspiraient les jeunes militants d’hier.


[1] Nietzsche, Considérations inactuelles I et II, Folio Essais, Gallimard, 1992.

[2] Entretien avec Moncef Marzouki, par Pierre PICCININ, à Sousse, le 20 février 2011 : http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com/article-dddddddd-70076062.html

[3] « Le Maroc de Mohamed VI : mobilisations et action publique », Politique Africaine, Introduction au thème, p.13, décembre 2010.

[4] Vers le 27 janvier, par Oussama El Khlifi ; lire, notamment son portrait dans l’article de Libération ci-joint : http://www.liberation.fr/monde/01012333605-oussama-el-khlifi-detonateur-de-la-contestation-au-maroc

[5] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la Philosophie ?, éditions Minuit, collection Critique, 1991, p.21.

[6] « Le Maroc de Mohamed VI : mobilisations et action publique », Politique Africaine, décembre 2010, Introduction au thème, p. 15.

[7] Expression employée par Aboubakr Al Jamaï lors du Tedex de Carthage : http://www.youtube.com/user/almiraat?blend=3&ob=5#p/u/0/MWFWsxrHPwQ

[8]  Sur le centre de détention de Témara, voir l’article suivant : http://printempsdespeuples44.over-blog.com/article-maroc-centre-de-detention-secret-a-temara-une-legende-selon-le-gouvernement-une-enquete-pa-73983023.html – «  Pour rappel, dans un rapport publié en octobre 2010, Human Rights Watch (HRW) avait dénoncé l’existence de ce centre où selon elle, des agents de la DGST participaient “activement à l’incarcération des personnes soupçonnées de terrorisme, à leur détention et à leur interrogatoire ».

[9] Antonio Negri, Empire (en collaboration avec Michael Hardt), Exils, 2000.

[10] Frédéric Vairiel, « L’ordre disputé du sit-in au Maroc », Genèses 59, juin 2005, p.47/48.

[11] Maghreb Agence Presse, office de la communication marocaine tenu par le ministre Khalid Naciri. Notons que le ministre de la Jeunesse et des Sports affirmait, quelques jours avant la première marche que sa « position personnelle (…) est que cette marche est aujourd’hui manipulée par le Polisario qui a comme objectif de l’instrumentaliser pour créer des affrontements dans le but de fragiliser la position de notre pays aux Nations Unies concernant la problématique des Droits de l’Homme au Sahara ».

[12] La Police était toutefois absente et les casses ont commencé juste après la sortie des supporters de foot des stades.

[13] La cause de leur mort demeure jusque aujourd’hui non élucidée, les vidéos n’étant pas publiques.

[14] Fadoua alAroui, jeune mère célibataire de 25 ans, demandait un logement social, pour y vivre dignement avec ses deux enfants. Elle s’est sacrifiée pour le droit au logement.

[15]  Intégralité du discours royal du 21 février : http://www.bladi.net/discours-du-roi-mohammed-vi-le-21-fevrier-2011.html

[16] Larry Diamond, A Fourth Wave or False Start? http://www.foreignaffairs.com/ARTICLES/67862/larry-diamond/a-fourth-wave-or-false-start

[18] Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Pocket, Évolution, 2002.

[19] « Devenir révolutionnaire et créations politiques », Entretien réalisé par Toni Negri avec Gilles Deleuze, 1990 : http://multitudes.samizdat.net/Le-devenir-revolutionnaire-et-les

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