ÉDITORIAL N°4-5

La Revue Averroès a été créée en juin 2009 dans un contexte radicalement différent de celui d’aujourd’hui. À l’époque, terrorisme, guerres, pétrodollars et dictatures constituaient les traits saillants de l’actualité du monde arabe. Nous nous donnions alors pour but d’intéresser autrement les lecteurs à la région, de donner à voir ce que les médias négligent, de montrer des points de rupture, des mouvements dans une zone que l’on nous a laissé croire arrêtée dans l’Histoire. Mohamed Bouazizi en Tunisie, suivi par les manifestants de la place Tahrir au Caire, puis par les jeunesses de presque toutes les capitales arabes, ont montré au monde que les Arabes ne correspondaient pas aux clichés largement diffusés à leur propos. Des stéréotypes sont tombés ; les Arabes ne sont pas ce peuple tantôt soumis, docile, misérable et heureux, tantôt arriéré et violent que l’on nous a présenté. Au soir du 14 janvier, date de la fuite du tyran Ben Ali, ils ont illustré de la meilleure manière leur appartenance à l’humanité universelle, leur aspiration à l’émancipation et à la vie en démocratie, dans le respect des droits de l’Homme, la justice sociale et la dignité. Malgré l’enlisement dans la violence au Bahreïn, au Yémen, en Libye et en Syrie, nonobstant tous les pays où le mouvement démocratique n’a pas encore atteint le poids critique pour briser les chaînes de la domination, le monde arabe ne sera plus jamais considéré du même œil. Une proche, très émue après le départ de Moubarak, résuma la situation en ces termes « ma génération s’est intéressée au monde arabe à cause du terrorisme et du pétrole, celle de mon petit frère s’y intéressera grâce aux révolutions et transitions démocratiques ». Un autre ami, chercheur de son état, prononça ces quelques mots pleins de bon sens, « je déteste à présent tout ce que j’ai lu sur l’autoritarisme dans le monde arabe… Que nous a-t-on fait croire ! ».

La Revue Averroès a été prise de court par les événements heureux, puis plus mitigés, de cette année 2011. Nous ne pouvions pas nous permettre d’ignorer ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « Printemps arabe ». Nous sollicitons la compréhension de nos lecteurs ainsi que des contributeurs ayant soumis leurs articles tôt dans l’année et nous excusons pour les délais relativement longs. Ce numéro double, entièrement consacré aux révolutions et révoltes qui secouent la région en cette année historique, répondra cependant, et c’est là mon souhait, aux attentes.

Douze articles composent cette édition, traitant pas moins de neuf pays. Laïla Mernissi livre un regard passionné sur le Mouvement du 20 février au Maroc dans lequel elle voit la réincarnation du mouvement national d’indépendance. Mohamed Chabane met en garde sur les tensions qui traversent l’Algérie et souligne l’urgence d’un changement. Johanne Kuebler analyse le rôle du web 2.0 en évaluant son poids dans les révolutions en Tunisie et en Égypte. Valerie Stocker se penche sur les fondements sociaux du régime de Kadhafi ainsi que les causes du soulèvement populaire en Libye. Patrick Haenni, spécialiste des Frères musulmans égyptiens, analyse les changements intervenus au sein du mouvement islamiste qui a pris part à la révolution dans un entretien accordé à Youssef El-Chazli et Hugo Massa. Yasmine Farouk, Chaymaa Hassabo et Sophie Pommier, dans un compte rendu de conférence réalisé par Mélissa Rahmouni, reviennent sur la situation politique en Égypte avant la révolution, sur le déroulement de celle-ci et sur les perspectives à venir notamment au niveau de la politique internationale. Samuel Mehli prend du recul vis-à-vis des évènements actuels en Syrie pour replacer le mouvement contestataire dans l’Histoire riche en révolutions de ce pays. Yasmine Sabbagh nous offre le témoignage émouvant de l’un de ses amis syriens, très impliqué dans la révolte et sujet à la répression du régime. Clothilde Mraffko fait un état des lieux des forces politiques au Yémen et du déroulement des premiers mois de la révolution. Marc Valeri, spécialiste du Sultanat d’Oman, nous renseigne sur les tenants et les aboutissants de la contestation existante dans ce pays dans un entretien accordé à Caroline Ronsin. Elsa Foucraut revient sur la situation au Bahreïn où une révolution a été avortée par l’intervention du puissant voisin saoudien. Enfin, Coline Houssais et Camille Le Coz analysent les perceptions et utilisations du féminin par les médias et le pouvoir politique arabes à travers une étude portant sur les premières dames, tantôt trophée, tantôt épouvantails.

Le comité de rédaction de la Revue Averroès espère que ce numéro double, spécial « Printemps arabe », offrira quelques éléments d’intelligibilité et clés de lecture fondamentaux pour appréhender une actualité arabe de plus en plus riche et complexe. Bonne lecture et rendez-vous en mars pour une prochaine parution.

Youssef Benkirane

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