ALLIANCES, DÉFECTIONS ET MANIPULATIONS : QUEL AVENIR POUR LE YÉMEN EN RÉVOLUTION ?

Clothilde Mraffko

Résumé

La révolution en cours au Yémen n’est que la continuation de crises ouvertes déjà amorcées dans différentes régions du pays. Face à la faiblesse du pouvoir yéménite, l’unification des mouvements de contestations aurait dû être un facteur de réussite indéniable. Cependant, si dans les premiers temps, la révolution a revêtu les mêmes attributs que les soulèvements de Tunisie ou d’Égypte, il semble maintenant que d’autres forces politiques intéressées se soient emparées du mouvement, faisant craindre l’impossibilité d’un dialogue sur l’après-Saleh.

Abstract

The ongoing revolution in Yemen is the logical continuation of the other overt crisis that have emerged in some regions of the country since several years. Facing a weak central power, the unification of these movements of contestation was a promising trend for their success. Nevertheless, if at the beginning of the protests, the revolution was quite similar to those having taking place in Tunisia and Egypt, other political interests have invested the protestation, and might lead to the foreclosing of a dialog over the possible regime if president Saleh leaves the power.

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Article soumis au mois de mars 2011, dernières modifications apportées en juin.

Le 17 janvier dernier, au lendemain de la chute du président Zine El Abidine Ben Ali, les rues de la capitale yéménite se sont emplies d’une étrange rumeur. Descendus exprimer leur joie de voir un peuple arabe triompher de son dictateur, les Yéménites répétaient en cœur « Tunis de la liberté, Sanaa te salue »[1]. Cet évènement fondateur a sans doute permis aux jeunes étudiants venus manifester dans un élan de solidarité de se compter et d’entrevoir ainsi la possibilité d’une révolution à caractère pacifique dans leur propre pays. Un mouvement d’autant plus convaincant que le pouvoir au Yémen est ouvertement contesté, et en proie à un déficit de légitimité chronique. Ainsi, tiraillé entre une rébellion au Nord qui dure depuis 2004 malgré les nombreuses tentatives de résolution, un Sud marqué par des aspirations sécessionnistes face à ce qu’il estime être une colonisation par le Nord et une montée en puissance d’Al Qaeda, le président Ali Abdallah Saleh est aujourd’hui en train de s’enferrer dans une crise politique majeure, qui s’est dessinée bien avant le début des manifestations de ces dernières semaines. Ainsi, peu avant le soulèvement, un responsable d’une organisation internationale confiait : « La perception du rôle du président a changé en quinze ans. Avant, il y avait un certain respect, on ne touchait pas à la figure du président. Maintenant, les gens rient de Saleh et de ses vices »[2].

Cependant, il convient de préciser le contexte afin de mieux saisir tout l’enjeu de ces nouvelles manifestations dans le deuxième pays le plus peuplé de la péninsule Arabique. Car, si le pouvoir est contesté, il est loin d’être absolu et son emprise est à relativiser en comparaison à un appareil étatique et bureaucratique aussi lourd que celui qui existe en Égypte par exemple. L’État au Yémen manque en effet des attributs essentiels qui le fondent au sens wébérien du terme. Ainsi, le régime en place n’a absolument pas le monopole de la violence et dans un pays où le nombre d’armes légères est estimé entre 5 et 10 millions[3], les conflits se règlent sans arbitrage étatique. Certains cheikhs de tribu possèdent leurs propres prisons et le recours au droit coutumier (‘ourf) est plus fréquent que le passage devant une justice sous-équipée, lente et ne couvrant pas l’ensemble du territoire. Pourtant, si les institutions étatiques sont faibles, le régime utilise cette faiblesse, ne cherchant pas à bâtir son autorité sur les services délivrés ou la performance d’une fonction dite régalienne, mais plutôt en jouant des rivalités locales et du désordre prévalant dans certaines régions. Par exemple, un barrage ne fonctionnant plus, au lieu d’être reconstruit par l’État comme il le serait dans d’autres pays, sera maintenu dans son état de ruine, alimentant les disputes entre deux tribus qui se partagent un accès à l’eau rendu difficile en l’absence de cette structure. L’appareil gouvernant n’« agit en État »[4] que ponctuellement, comme lors de la célébration des dix ans de l’unification[5], brillant par son absence le reste du temps. Les relations de pouvoir se jouent donc davantage sur des rapports personnels, hors des organigrammes officiels, se basant sur le charisme et les réseaux, l’accès au président et aux parties de qat influentes.[6]

En l’absence d’un État fonctionnel, le régime tient donc le pays par cooptation et répression, mêlant écoute et négociation à des méthodes plus violentes d’affirmation de son autorité. Pourtant, depuis quelque temps, le président est davantage assiégé, notamment depuis 2007 et la mort du cheikh Abdullah Al-Ahmar, véritable deuxième pilier du système, puissant chef des Hâchid, une des deux grandes confédérations tribales du nord du Yémen. C’est pourquoi, si les révolutions de Tunis et du Caire ont eu une influence primordiale sur les mouvements de la rue au Yémen, il semble que ce soit tout un contexte politique interne qui façonne en réponse l’attitude du président et celle de ses alliés ou opposants. Le régime est en survie depuis quelques années, et les manifestations se sont multipliées, violemment réprimées dans le Sud mais régulières, relayant des revendications socioéconomiques, ou condamnant des atteintes graves à la justice. L’aboutissement des révoltes tunisiennes et égyptiennes a ouvert un nouveau champ, qui a permis l’extension des mobilisations, déjà denses mais dispersées, à l’ensemble du Yémen. Et cette fusion soudaine des opposants, enfin réunis dans un même mouvement de contestation, s’est observée dans les revendications unifiées dans tout le pays, les sudistes mirent même un temps de côté leurs aspirations sécessionnistes, pour se concentrer sur la demande de la chute du régime, à l’instar de leurs compatriotes du Nord. Mais quel est l’impact réel de cette unification, qui oppose enfin une vision alternative aux ambitions du président Saleh de représenter lui seul l’unité du Yémen, face aux projections des opposants politiques qui se disputent une position de leadership dans la révolution et pour plus tard ?

Que reste-t-il de la jeunesse ? Les premiers jours du printemps yéménite

Les observateurs ne manqueront pas de déceler dans le mouvement de révolte une inspiration claire et revendiquée des évènements qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte. Si mîdân at-tahrîr, la place de la libération, a été occupée par les défenseurs du régime en place dès les premiers frémissements de la rue, dans une anticipation avisée du président Saleh, les campements à proximité de l’université de Sanaa, devenue le quartier général des opposants au pouvoir en place, ressemblaient étrangement aux abords de la place Tahrir cairote, les liasses de feuilles de qat en plus. Les slogans sont les mêmes – « ach-cha’b yourîd isqât an-nidhâm ! Le peuple veut la chute du régime » — et le 26 janvier, un jeune homme de 25 ans s’immole par le feu dans le sud du pays, ne pouvant subvenir aux besoins de sa famille. La situation socio-économique est catastrophique et les Yéménites n’ont pas de mal à reprendre les revendications des étudiants tunisiens en matière d’accès à l’emploi, de niveau de vie et de dénonciation de la corruption, fléau largement répandu dans le pays. Les habitants du sud, notamment à Aden, ne font là que poursuivre un mouvement qu’ils avaient entamé depuis 2007, mais que la répression avait peu à peu étouffé.

Galvanisées par les exemples des pays de la région, 100 000 personnes environ défilent dès le  3 février[7], malgré les promesses du président Ali Abdellah Saleh de ne pas briguer un autre mandat dans son discours de la veille. Car le mouvement défensif amorcé par le chef de l’État prend lui-même des tournures qu’il emprunte à ses homologues tunisiens et égyptiens déchus. Si, à la suite de la première grande manifestation le 27 janvier, il prend soin de souligner que « le Yémen ne ressemble pas à la Tunisie »[8], appuyant sur le caractère démocratique du pays, il annonce très vite des réformes politiques : appelant au dialogue, il promet que son fils ne lui succèdera pas et propose une réforme de la Constitution soumise à référendum fin 2011 afin de confier le pouvoir exécutif à un gouvernement élu par le Parlement, voire même une passation de pouvoir après la tenue d’élections parlementaires à la fin de l’année à un président élu par le Parlement. Ces annonces sont toutefois en contradiction avec les récents évènements et notamment les amendements constitutionnels du début de l’année abrogeant la limitation à deux mandats présidentiels, et tout comme l’opposition égyptienne ou tunisienne avait tenu bon jusqu’à la démission du président, l’opposition yéménite redescend dans la rue juste après ces annonces pour dénoncer ces concessions qu’elle estime trop faibles au regard de la situation. Les réformes socio-économiques n’ont guère plus de poids, même si le régime les a annoncées avant même le début du mouvement, prévenant la révolte tout en l’alimentant par ce signe de faiblesse évident. Le président agite par ailleurs le spectre du chaos et du risque de dislocation de la nation sans son maintien au pouvoir, une menace tant à usage interne qu’externe, visant à maintenir le statu quo par la peur du pire, une tactique utilisée par les dirigeants arabes et notamment par Ali Abdellah Saleh depuis deux décennies. Quand le président égyptien confiait à Christine Amanpour dans une interview qu’il « aimerai[t] abandonner le pouvoir maintenant, mais [qu’il] ne peu[t] le faire de peur que le pays ne sombre dans le chaos »[9], le chef de l’État yéménite parle de nouvelles réformes pour « éviter la sédition »[10], agitant le spectre de la dislocation de l’unité du Yémen, comme il l’a si souvent fait, parlant de « sécession » pour le Sud, et de fitna, guerre civile entre musulmans, pour évoquer la rébellion du Nord. Enfin, la dénonciation d’un complot étranger, orchestré par Israël et les États-Unis, dans une allocution le 1er mars, fait écho aux vindictes du président tunisien contre l’ingérence des médias étrangers fomentant la révolte. Ce dernier mouvement d’un déplacement des responsabilités à l’extérieur du pays a cependant été très peu crédible, notamment parce que les câbles diplomatiques révélés par Wikileaks ont largement mis à jour la coopération étroite du président yéménite avec les autorités américaines.

Le caractère inspiré des révolutions tunisienne et égyptienne touche même le symbolique, lorsqu’après sa sortie de détention, Tawakkul Karman, une activiste des droits de l’Homme incarcérée après avoir été soupçonnée d’organiser les manifestations contre le régime le 23 janvier, refuse que la révolution soit portée par d’autres personnalités que le peuple yéménite, et en particulier la jeunesse qui l’applaudit devant l’université de Sanaa. Une scène qui n’est pas sans rappeler l’émouvante interview de Wael Ghonim, cyber-activiste égyptien, sur la chaîne de télévision Dream 2 dans laquelle il refuse le titre de « héros de la révolution », affirmant que les véritables héros sont les personnes rassemblées sur la place Tahrir au moment où il parle. Le mimétisme des révolutions en Afrique du Nord se retrouve jest perceptible jusque dans  l’ambiance festive et joyeuse qui a fait dire à certains commentateurs que la place Tahrir avait un « air de kermesse »[11] lors des évènements au Caire. Des scènes similaires se retrouvent dans les images qui parviennent de Sanaa et de Taez voire également dans cette description d’un théâtre improvisé qui mime les travers du pouvoir dans des saynètes comiques à la tombée de la nuit aux alentours de l’université de Sanaa[12]. De même, les violences qui surviennent entre pro Saleh et manifestants opposés au régime le 20 février[13] ne sont pas sans rappeler les violents évènements du 2 février au Caire, lorsque les partisans de Hosni Moubarak ont assailli la place Tahrir sur leurs chameaux et chevaux.[14]

D’aucuns verront donc dans ce printemps yéménite les germes d’un nouveau changement, à l’instar des révolutions d’Afrique du Nord. Les mêmes protagonistes, portés par le même espoir d’un avenir meilleur et d’une ouverture politique soudaine, rejouent la même pièce, à quelques semaines d’intervalle, dans un décor différent. Il semble toutefois que le mécanisme se soit grippé en ce qui concerne le Yémen et que les jeunes manifestants ne soient plus les seuls maîtres de l’intrigue qui se noue.

Crispations et défections : le jeu politique se resserre

Si on a tenté d’ériger Mohamed El Baradei en leader de la révolution, ou d’entrevoir les Frères musulmans comme le relais de la révolte, la force du mouvement égyptien, tout comme en Tunisie, était sa spontanéité, son origine diffuse dans l’ensemble de la population et en particulier de la jeunesse. En revanche, au fur et à mesure des effets d’annonce du président Saleh, il devient de plus en plus difficile de savoir si les jeunes étudiants de l’université de Sanaa ou les désillusionnés d’Aden contrôlent encore le mouvement. Le chef de l’État a d’ailleurs largement joué sur ce tableau, lorsqu’il a rassemblé, le 20 février, les chefs de tribus et les membres de son parti afin de s’assurer des soutiens, mais surtout lorsqu’il a proposé un dialogue avec l’opposition. Il cherche naturellement un interlocuteur capable d’apaiser la colère de la rue, un relai dans l’opposition qui puisse faire taire les revendications. Et nombreuses sont les figures qui ont l’ambition de s’ériger sinon en leaders, tout du moins en figures de proue du mouvement, saisissant une occasion qu’ils n’avaient pas prévue pour se mettre sur le devant de la scène politique. Car l’opposition est faible au Yémen, et si la contestation de ces dernières années lui a permis de monter en puissance, elle reste profondément liée au parti dirigeant, de nombreux députés de l’opposition bénéficiant du système de patronage du pouvoir en place. Pourtant aujourd’hui, cette opposition, réunie notamment dans le parti de la Rencontre commune, sent le régime vaciller et prend position clairement contre celui-ci, posant des conditions comme le départ immédiat du président, et s’opposant à des réformes jugées trop tardives[15]. Ainsi, les députés de l’opposition se sont mêlés à la foule devant l’université de Sanaa dès le 20 février, prononçant des discours enflammés comme celui d’Abdel Majid Al Zindani, leader de la mouvance islamique radicale du parti islamique Al Islah – parti réformateur majeur de l’opposition au Yémen — le 2 mars 2011.

À cela s’ajoute une défection des tribus, amorcée par le départ du fils du cheikh Al Ahmar, Hassan Al Ahmar, qui démissionne du parti au pouvoir le 25 février. Cette décision intervient un peu plus d’un mois après le vibrant discours de son frère, Hamid Al Ahmar, puissant homme d’affaires qui s’oppose publiquement à la politique du régime en place début janvier, critiquant ouvertement le système du président Saleh. Ces appuis tribaux sont importants pour le président et il a semblé que depuis la mort du cheikh Abdullah Al Ahmar, une inimitié certaine s’est installée avec ses descendants, effritant les soutiens tribaux du régime. Mais jusqu’alors, la perception que seul Ali Abdellah Saleh était le mieux à même de contrôler le pays tenait les tribus assez loyales, et si dans certaines régions du nord du Yémen, le chef tribal gouverne davantage que le pouvoir central, les cheikhs ne s’opposaient ouvertement au président que dans la région de Saada, où fait rage la bataille antigouvernementale des Houthis. Mais la faiblesse du régime et la violente fusillade du 18 mars au cours de laquelle des tireurs embusqués, partisans du régime, ont tué plus d’une cinquantaine de manifestants et blessé 200 autres sur leur chemin entre la mosquée et la place de l’université,ont incité des chefs de tribus à rallier les positions de la famille Al Ahmar, et notamment celles de Hamid, une alliance aux conséquences graves quant aux futurs développements de la situation. En effet si elles prennent désormais position contre le président, les tribus s’y tiendront sûrement, et se battront afin que le mouvement aboutisse, de peur de se voir marginalisées si Ali Abdellah Saleh reste en place. Et cette équation tribale n’est pas la seule en jeu puisque des députés du parti du président ont fait défection, suivis  par des membres de l’armée yéménite venant grossir les rangs de l’opposition, notamment après les répressions du début du mois de février et les violences qui ont éclaté en mars. Cette contestation visible est très dommageable pour le pouvoir en place, mais Ali Abdellah Saleh a effectué des déplacements dans les provinces, afin de s’assurer les soutiens de partisans en dehors de Sanaa, et surtout ses partisans occupent toujours de manière bruyante la place Tahrir, mimant l’opposition de l’université de Sanaa et campant sur la place afin de montrer leur soutien au président contesté. Il semble cependant que cela ne soit plus suffisant et que certains proches collaborateurs du président yéménite commencent à prendre leurs distances, sentant le vent tourner et désirant conserver leurs privilèges en cas d’un éventuel renversement du régime.

En dehors du pays, c’est l’instabilité et le risque de guerre civile qui est le principal facteur d’inquiétude pour les alliés du Yémen. Ainsi, la frilosité de Washington, qui n’a cependant pas apprécié de se voir stigmatisé comme le fomenteur de la révolte, s’explique avant tout par la relation privilégiée qu’il entretient avec le régime yéménite, dans le cadre de la guerre contre le terrorisme et notamment Al Qaeda dans la péninsule Arabique. Le statu quo qui semblait jusqu’alors privilégié afin de ne pas avoir à renégocier les termes d’un échange considéré comme vital pour la sécurité nationale américaine paraît désormais remis en cause. Les défections en série de la fin du mois de mars et l’apparente insistance du président à rester au pouvoir, en dépit des contestations dans les rangs de ses supporters, rendent en effet la situation intenable. Des négociations secrètes quant à un transfert du pouvoir seraient donc à l’œuvre, les États-Unis privilégiant une solution de compromis qui permettrait au vice-président de prendre les commandes du pays en attendant de nouvelles élections. Cette solution qui n’est pas du goût des manifestants qui ne souhaitent pas voir un homme du régime reprendre en main le Yémen.[16] Quant à la position saoudienne, elle reste pour le moment obscure, mais il semble que le royaume ait gardé quelques bonnes cartes en cas d’une chute du président Saleh. La famille Al Ahmar a en effet des liens très étroits avec Riyad et l’Arabie saoudite compte de nombreux appuis parmi les tribus et les députés du Parlement . Sa place prépondérante dans les affaires intérieures yéménites est d’ailleurs reconnue sur la scène régionale puisque le Conseil de coopération du Golfe, proposant début avril une médiation entre le gouvernement Saleh et les opposants, a précisé que cette réunion se ferait à Riyad.. En revanche, l’État le plus puissant de la péninsule ne voit pas d’un très bon œil les protestations yéménites dont la teneur démocratique risque de donner des idées à certains opposants, comme l’ont montré les manifestations de chiites saoudiens le 11 mars dernier. De même, Riyad cherche à éviter un conflit généralisé chez son voisin du Sud, de peur d’une invasion de réfugiés voire d’une contagion sur son territoire, à l’instar de l’intrusion houthie sur sa frontière sud fin 2009. Ainsi, plus de dix ans après son écriture, on peut considérer cette observation du président du Conseil National des relations arabo-étatsuniennes, le Dr. John Duke Anthony, comme toujours d’actualité : « Beaucoup de stratèges saoudiens, yéménites et américains sont d’accord sur le fait que leur but mutuel est la dissuasion des potentiels opposants à l’ordre en place dans la péninsule Arabique »[17]. Dans ce contexte et quand bien même les soutiens se feraient plus discrets, l’administration américaine n’a pas salué les contestations yéménites comme elle a pu le faire concernant l’Égypte, attendant plus de deux mois avant d’exprimer publiquement son soutien au départ d’Ali Abdellah Saleh. De plus, les rumeurs de la prise d’une ville du Sud du pays, Jaar, dans le gouvernorat d’Abyan, par des forces liées à Al Qaida[18] et l’instabilité générale dans le pays risquent de peser lourd sur les négociations en cours. Une sortie de crise ne se fera pas sans une ingérence régionale et internationale forte, limitant les options à la disposition des jeunes révolutionnaires quant à la reconstruction et la redistribution des cartes politiques.

Les derniers éléments de l’équation yéménite sont bien évidemment les protestations qui préexistaient au mouvement de ces dernières semaines. Ainsi, le 21 février, des dizaines de milliers de manifestants ralliés à la cause houthie descendaient dans les rues de Saada, le bastion de la rébellion, afin de démontrer leur soutien aux causes des manifestants dans tout le pays. De même, dans le Sud, les manifestations se sont multipliées avec les mêmes exigences de la chute du régime du président Saleh, et notamment à Aden et Taez, véritable centre du mouvement réformiste au Yémen. La répression a cependant été beaucoup plus violente dans le sud du pays[19] et malgré les allégations du président Saleh promettant de protéger tous les manifestants, qu’ils soient pour ou contre le régime en place, il semble qu’encore une fois la menace sudiste ait paru assez provocante pour exiger une répression beaucoup plus ferme qu’au nord du pays.

Tous ces imbroglios politiques n’ont-ils pas fini par enlever la révolution des mains de ceux qui l’avaient appelée de leurs vœux ? Car si les tractations politiques semblent aujourd’hui les seules à l’ordre du jour sur l’agenda des manifestations au Yémen, il est clair qu’à l’instar des révoltes en Égypte et en Tunisie, outre la chute d’un président impopulaire, l’espoir d’une amélioration des conditions de vie a été un moteur important chez les manifestants. En effet, si la révolte n’était que politique, pourquoi les jeunes n’étaient-ils pas descendus, début janvier, alors que le président trafiquait la Constitution afin de pouvoir se représenter aux élections de 2013 ? Certes, la chute de régimes arabes en Afrique du Nord a élargi le champ des possibles, mais les leaders de l’opposition politique au Yémen semblent se réveiller tardivement, et la question sociale reste vague dans leurs discours.

Il semble donc aujourd’hui qu’au lieu d’un dialogue national tant attendu depuis les dernières élections présidentielles de 2006, les leaders politiques de tout bord s’engagent dans des tractations qui crispent les positions des uns et des autres, amorçant un véritable bras de fer avec le régime. Cependant, il est important de noter que la révolution yéménite n’aura pas la même teneur que les révolutions en Égypte ou en Tunisie, et que sa jeunesse semble déjà avoir perdu le contrôle de toutes les négociations politiques qui se trament. Car la fragmentation de la scène politique, une certaine ouverture politique – en tout cas bien plus forte qu’en Égypte ou en Tunisie – et surtout une grande faiblesse de l’État dont l’autorité est contestée ouvertement depuis longtemps dans certaines zones du pays, rendent sans aucun doute la situation bien différente au Yémen. Et les risques d’une guerre civile sont bien réels avec l’entrée en scène de leaders politiques qui calculent déjà quelle part du gâteau ils se partageront, une fois le président Saleh démis de ses fonctions. Les Yéménites ne se laisseront toutefois pas abuser par une nouvelle force politique accaparant le pouvoir et la jeunesse descendue dans la rue pleine d’espoir pourrait reprendre la mobilisation si la solution imposée ne lui convient pas.


[1] Au Yémen : « Tunis de la liberté, Sanaa te salue », Les Inrocks, 17 janvier 2011

[2] Entretien mené à Sanaa le 11 janvier 2011

[3] GLOSEMEYER, Iris, Dancing on Snake Heads in Yemen, mai 2009, consulté sur www.cdfai.org le 15 février 2011

[4] “Acting like a state” in WEDEEN, Lisa, Peripheral Visions, Public, power and performances in Yemen, University of Chicago Press, 2008

[5] Ibid.

[6] Le qat est une plante stimulante mâchée l’après-midi par une large majorité de la population yéménite. Les parties de qat sont des lieux de débats et de délibérations politiques, véritables forums de la vie sociale yéménite.

[7] « Pourquoi le Yémen se soulève à son tour », Le Monde, 4 février 2011

[8] « Yémen : des milliers de manifestants réclament le départ du président Saleh », Le Point, 27 janvier 2011

[9] Interview sur ABC, 2 février 2011

[10] “Yemen: President Saleh announces ‘parliamentary system”, BBC, 11 mars 2011

[11] Omar Ouamane, Journal de 8 h, France Culture, 8 février 2011

[12] Sanaa s’offre un théâtre : improvisé, en plein air, et révolutionnaire, AFP, 8 mars 2011

[13] Anti-government protesters determined to continue, Yemen Times, 20 février 2011

[14] “Bullets, Firebombs and Rocks: The Violent Struggle for Cairo’s Tahrir Square”, Time, 2 février 2011

[15] “Yemen: President Saleh announces ‘parliamentary system ‘”, BBC, 11 mars 2011

[16] “US Shifts to seek Removal of Yemen’s Leader, an Ally”, KASINOF, Laura, SANGER, David, E., New York Times, 3th April 2011

[17] ANTHONY, John Duke, “Saudi Arabian-Yemeni relations : implications for US policy”, Middle East Policy, vol.7, n°3, juin 2006, p.78-96

[18] Al Qaida s’empare d’une ville dans le Sud du Yémen, Le Monde, 28 mars 2011

[19] Début avril, on estime que plus d’une quinzaine de personnes ont été tuées dans la répression à Taez

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Bibliographie :

  • BREHONY, Noel, Yemen Divided: The Story of a Failed State in South Arabia, I. B. Tauris, 2011.
  • GLOSEMEYER, Iris, Dancing on Snake Heads in Yemen, mai 2009, consulté sur http://www.cdfai.org le 15 février 2011.
  • “Acting like a state” in WEDEEN, Lisa, Peripheral Visions, Public, power and performances in Yemen, University of Chicago Press, 2008.
  • ANTHONY, John Duke, “Saudi Arabian-Yemeni relations : implications for US policy”, Middle East Policy, vol.7, n°3, juin 2006, p.7896.
  • LEVEAU, Rémy, MERMIER, Frank, STEINBACH, Udo, Le Yémen contemporain, Karthala, 1999.

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