UNE « RENAISSANCE BERBÈRE » ?

– Compte rendu de la conférence organisée par Sciences Po Monde Arabe-

Hugo Massa
pour Sciences Po Monde Arabe

Mercredi 8 Novembre 2010, l’association Sciences Po Monde Arabe a organisé une conférence-débat sur le thème du berbérisme à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Le panel, originairement composé de quatre invités, a dû être réduit à trois du fait des conditions météorologiques et de leurs conséquences sur les transports parisiens. Étaient donc présents : Claude LEFÉBURE, directeur du Centre d’Histoire Sociale de l’Islam Méditerranéen, chargé de recherche au CNRS, spécialiste du Maghreb berbérophone ; Lahoucine Anir BOUYAAKOUBI, enseignant-chercheur en anthropologie, membre de l’association culturelle berbère Tamaynut-France ; et Masin FERKAL, Président de l’association Tamazgha pour la promotion de la langue et de la culture berbère. Mehdi IAAZI, linguiste chercheur à l’Université Ibn Zohr (Agadir) et à l’Institut Royal de la Culture Amazigh s’est excusé de son absence. Les membres du panel ont été invités à donner une présentation d’une vingtaine de minutes chacun avant de répondre aux questions de la salle. Compte-rendu, aussi fidèle et neutre qu’il nous est paru possible, de cette table ronde :

Commençons par le off. Descendant les marches qui mènent à la chaire de l’amphithéâtre Chapsal aux côtés des deux autres invités, M. Lefébure s’étonne : « Ainsi donc vous avez répondu à l’invitation de Sciences Po Monde Arabe ? ». Les deux derniers mots sont appuyés. Comment donc deux militants berbéristes peuvent-il décemment laisser leur nom être associé à une association « arabisante » ? Ferkal et Bouyaakoubi se sentiront dans l’obligation de préciser leur démarche au début de leur intervention. L’anecdote est bien moins anodine qu’il n’y parait. En substance c’est elle qui guide les débats : qu’est-ce que l’identité berbère ? Qu’est-ce qui la distingue de l’identité arabe ? De l’identité marocaine ou algérienne ? Qu’est-ce qu’une identité tout court ? Le débat se focalise sur cette tension de la modernité qu’est l’adéquation ou non des identités avec la représentation politique. Cette question mainte fois débattue, mais si prégnante dans le contexte politique de l’Afrique du Nord, ne manquera pas de susciter un vif débat. Pour les profanes, les interventions fourniront suffisamment de données clefs sur la question pour avoir une idée sur la question berbère. Pour les plus avisés, il s’agira de lire entre les lignes et de prendre du recul par rapport à certaines positions manifestement politisées.

Alors, ce sont qui les Berbères ? Lefébure, anthropologue, commence par écarter une étymologie facile et dévalorisante : les Berbères ne sont pas les « barbares », ce sont les habitants de la Berbera, en Afrique de l’Est. De nombreux travaux d’anthropologie archéologique et de philologie ont cherché les racines, la filiation de ce peuple ; un symptôme de l’engagement académique pour la cause berbère, nous dit-il. Pour plus de détails référez vous aux Berbères aux marges de l’Histoire de Gabriel Camps. En somme, il s’agirait d’une culture capsienne, ibéromaurusienne, née aux alentours de 7000 à 5000 av. JC, bref d’ « un peu tout le monde ». Le répondant disciplinaire à cette archéologie humaine est l’anthropologie culturelle et sociale, qui en France suit essentiellement la tradition de Claude Lévi-Strauss, et qui se concentre, elle, sur les données contemporaines des phénomènes humains. Lefébure, en tant que représentant de cette école et fort de ses expériences de terrains, tente de nous y faire voir un peu plus clair du point de vue de la science.

Pour être berbère, il faut parler un dialecte berbère. Il faut parler un dialecte amazigh, parce qu’il en existe plusieurs, qui déclinent autant d’identités qui s’étalent de l’oasis de Siwa à l’Est (Egypte) au Maroc à l’Ouest, en passant par les populations touarègues du désert du Sahara: Kabyles, Chleuhs, Mozabites, Djerbiens, Targuis, Touaregs, Riffains, et même Imazighen (stricto sensu). Les Berbères sont, en berbère, les imazighen et parlent le tamazight. Pour certains, Imazighen signifierait « hommes libres ». On peut le vouloir, clarifie Lefébure, mais il ne s’agit pas là de la racine du mot et ce sens aurait été extrapolé par visée politique. Étymologiquement amazigh (et son pluriel imazighen) signifie « celui qui s’est établi » ; au mieux « celui qui était là », ce qui n’est pas sans rappeler que beaucoup de peuples se donnent pour nom « nous » ou « les hommes »…

Combien sont-ils ? Ils seraient 22 millions au total. Cependant, fait remarquer Lefébure, le comptage est difficile : les recensements officiels sont biaisés par leurs effets sociaux a posteriori, au Maroc par exemple, et le bilinguisme brouille les cartes – notamment chez les hommes. L’enquête ethnographique de Lefébure dans une région chleuhe du Maroc à partir des annuaires biographiques a recensé 35% de familles amazighes ; ce qui se rapproche des 40% donnés couramment sur la population totale du Maroc mais diverge largement de l’idée reçue selon laquelle tout le monde serait plus ou moins berbère.

Allons donc les Berbères ne sont pas des Arabes ? Lahoucine Anir Bouyaakoubi et Masin Ferkal partage le même avis sur la question : le monde arabe, ça n’existe pas. C’est une « fiction idéologique » (Bouyaakoubi), « qui n’existe que dans la tête des gens qui y croient ». Une communauté imaginé [1]en somme, au même titre que toutes les Nations du monde d’ailleurs, si on adopte un point de vue constructiviste. Mais non pas sans conséquences réelles : « l’Afrique du Nord a été intégrée par la force idéologique dans le monde arabe ». Et Ferkal d’illustrer par l’exemple : le couscous est devenu « oriental » mais il n’existe qu’en Afrique du Nord ; l’idée de « Maghreb » est une supercherie, destinée à inscrire l’Afrique du Nord dans le Monde Arabe (maghreb en arabe signifie « ouest »), et de la priver de ses racines et connections africaines. Ironie du sort, rappelle le Président de Tamazgha : vu d’Orient, les Maghrébins ne sont pas des Arabes.

Mais alors quels sont leurs monuments ? Sur quoi se fonde et se différencie la culture amazigh ? Mais sur un patrimoine matériel pardi ! Des créations culturelles physiques : « Le Maroc ! », nous dit Bouyaakoubi, « tout ce qu’on voit au Maroc est berbère ! A commencer par Fez ! ». Le problème viendrait des représentations que l’on s’en fait : ce qui est berbère est perçu comme l’exceptionnel, alors qu’il s’agit de la norme en Afrique du Nord, et au Maroc avant tout. Mais il y a plus selon Lefébure : « il y a une façon de respirer berbère, une organisation sociétale berbère, une place de la femme berbère, une façon de communiquer berbère ». On est certes dans le domaine de la sensibilité quand on touche à ces questions, et les positions politiques entachent les discours sur la culture, mais les revendications ne se basent pas sur rien. La berbérité est une culture à part, que l’on pourrait dire méditerranéenne plus qu’arabo-musulmane. Tout ceci est facile à déconstruire, mais il n’y a pas de revendications suspendues dans le vide, elles reposent sur un vécu.

De manière plus sensible, et pour faire échos aux considérations sur le comptage démographique, la berbérité repose sur la langue. Le berbère, ou plus exactement les berbères, sont longtemps demeurés des langues orales. C’est seulement au cours des années 1970 que l’on commence à vouloir l’écrire. Outre les problèmes relatifs à la multiplicité des dialectes et aux difficultés de l’unification, le problème de l’alphabet a pendant longtemps divisé. Un véritable problème politique, un « piège tendu par le pouvoir » selon notre anthropologue marocophile. Finalement, entre l’alphabet arabe, accepté par les autorités mais refusé par les défenseurs de la cause berbère, et l’alphabet latin, au parfum trop occidental pour beaucoup, l’alternative choisie a été celle d’un alphabet à part, le neo-tifinagh, plus ou moins convaincant mais qui présente les avantages de sa spécificité et de son histoire. Les langues ont toujours révélé des rapports de domination, martèlent nos invités, d’où la nécessité d’affirmer graphiquement son patrimoine linguistique. Elles sont aussi le medium indispensable à la compréhension d’une culture : pour Lefébure, si on veut parler au mieux des Berbères, il faut passer par l’étude « des poésies chantées.

Ceci dit, les références à l’Histoire sont aussi de mise pour appuyer le propos. De l’extension arabe en Afrique du Nord (au tournant du 8e siècle) aux différents États actuels, en passant par l’étape décisive des indépendances du joug colonial français, l’Histoire du Maroc et de l’Algérie est revue et corrigée comme le déroulement de fâcheuses conjonctures qui ont résulté en un refoulement massif de la culture berbère et la construction d’une identité berbère essentiellement « négative », c’est-à-dire inextricablement impossible à assumer et à revendiquer publiquement. La grandeur de la civilisation « arabo-andalouse » ? Pas du tout, nous dit Ferkal, ce sont des Berbères qui ont colonisé la péninsule ibérique ! Le poids de l’héritage musulman commun ? Mais de quel Islam parle-t-on ? De l’ibadisme pratiqué à Djerba, dans le djebel libyen et dans certaines régions d’Algérie ? Que dire de l’animisme pratiqué avant les conquêtes arabes et que l’on retrouve dans la tribu zénète antimusulmane d es Zkara , jusqu’à l’indépendance du Maroc ? Point que Lefébure nuancera un peu plus tard : l’étude de terrain d’Auguste Mouliéras, au tournant du siècle dernier, qui a permis de mettre à jour cette tribu qui a fait couler tant d’encre, serait biaisée : quand on paie ses informateurs, on prend le risque de les entendre étoffer leur discours… Quand le débat académique vient confronter l’argumentaire politique. Dans la même veine cependant, Ferkal, faisant référence à l’auteur algérien Tarik Yacine, nous rappelle que le « colonialisme arabe » est le plus long qu’ait eu à endurer l’Afrique du Nord : quatorze siècles d’occupation !

La période coloniale, au sens commun du terme, n’est pas non plus épargnée. Face aux accusations, notamment des sections nationalistes, de favoritisme de la puissance coloniale à l’égard des Berbères du Maroc comme d’Algérie, Ferkal et Bouyaakoubi s’indignent. La politique coloniale française a certes très vite pris conscience de la pluralité des mécanismes spécifiques à instituer pour contrôler ces sociétés « mosaïques » [2] et de la nécessité de prendre à part les spécificités de la population berbère. Mais de favoritisme il ne s’agit aucunement. « La France était obligée de les gérer ». Obligée de prendre en compte la diversité linguistique et juridique, entre autres. D’où la construction du collège berbère d’Azrou, répondant rural et berbère des collèges musulmans arabes des villes. D’où la promulgation du Dahir berbère en 1930 au Maroc, dispositif de reconnaissance de la justice coutumière berbère nécessaire à la pacification des zones berbères qui s’en réclament et texte trop vite retiré face à l’indignation nationaliste qu’il suscite. Selon Ferkal, l’alliance entre le colon et les Berbères est une fiction nationale, un renversement idéologique des faits historiques : les Français n’ont occupé le Maroc qu’après appel à l’aide du palais pour mâter la résistance berbère ; « la France est pro-musulmane ! » ; et c’est elle qui a donné naissance au Maroc et à l’Algérie dans leurs frontières actuelles.

À l’indépendance… « Mais de quelle indépendance parle-t-on ? », lance Ferkal, « indépendance pour certains certes, mais pas pour les Imazighen ! »… Soit. Reprenons. À la sortie de la période coloniale donc, pour Bouyaakoubi, le salafisme et le panarabisme sortent vainqueur, d’abord contre l’occupant, puis contre la composante berbère de la société. Tout ce qui est arabe est alors glorifié, une nouvelle identité positive émerge. Tout ce qui est berbère au contraire est mis à la marge, identité négative donc. Pour autant, il s’agit de rétablir un peu de vérité : Hassan II n’a jamais été panarabiste. La Constitution du Maroc d’ailleurs, grâce à lui, ne définit pas le Maroc comme un « État arabe » : c’est un État musulman dont la langue officielle est l’arabe. Et l’Union du Maghreb Arabe aurait très bien pu se passer du qualificatif si la voix de Kadhafi n’avait pas trop pesé face à celle du roi. D’autre part, on observe le mouvement inverse, les sphères identitaires et politiques ne sont pas si cloisonnées : certains panarabistes marocains étaient berbères, de même que les plus grands leaders du Parti de la Justice et du Développement, islamiste. Bien plus, les premiers ont pu aller jusqu’à préconiser l’abolition du berbère au profit de l’arabe…

Voici donc pour l’identité berbère et son histoire. A la fin des interventions, le Président de l’association hôte, David Apelbaum, prendra la parole. C’est qu’il s’agit non seulement de défendre le nom de l’association, maintes fois questionné, mais aussi de rétablir certaines vérités sur cette problématique des identités tant débattue par les invités. Faisant référence à un échange de questions réponses sur l’identité arabe survenu au cours d’une conférence précédente sur les Chrétiens d’Orient en 2010 [3], il s’élance avec assurance : « Toute identité est subjective messieurs ! » ; et de finir par un brin de provocation : « Et n’y aurait-il pas un soupçon de malhonnêteté intellectuel à voir une essence, qu’elle soit historique ou culturelle, dans l’identité berbère, et à la refuser quand il s’agit de l’identité arabe ? ».


Ceci posé, une question reste à débattre. Quid de l’action politique berbériste ?

Au Maroc, les Berbères, pourtant forts de leurs solides ancrages patrimoniaux, n’ont guère de choix. Soit ils ne revendiquent rien et demeurent une « minorité » silencieuse et assimilée. Soit ils revendiquent leurs droits, et l’histoire du dahir berbère ressort. « Vous êtes des séparatistes, des fils de Lyautey, des sionistes ! », voilà comment on accueille les revendications identitaires au Maroc d’après Bouyaakoubi. Le pouvoir est méfiant vis-à-vis de tout ce qui s’affirme comme berbère. Le Berbère est anarchiste, contre le pouvoir central, contre la monarchie. Les tentatives de coup d’État des années 1970 n’ont que confirmé ces craintes et ces stéréotypes, fort commodes à mobiliser au demeurant. Entre 1982 et 1994 c’est même tout un mouvement de répression qui s’organise contre les associations berbéristes des universités et d’ailleurs. En 1994, après l’arrestation des militants de l’association Tilelli à Goulmima, Hassan II prononce un discours appelant à « concilier les dialectes berbères ». C’est que le mouvement s’organise de plus en plus dans ces années là, portant politiquement le besoin de reconnaissance des Berbères. En témoignent les revendications de la Charte d’Agadir de 1991. Deux décennies plus tard, la consécration maximale passe par la création de l’Institut Royal de la Culture Amazigh en 2001 et par une initiative d’enseignement de la langue amazigh dans les écoles. Aussi, certains voient une normalisation de la langue berbère dans la nécessité pour les muezzins du Maroc de maîtriser à la fois l’Arabe classique et le Berbère. A contrario, les prénoms berbères demeurent interdits, la toponymie berbère est occultée, remanié, arabisée, parfois de manière absurde. Bref, l’amazighité n’est pas reconnue, tout juste est-elle tolérée. Mohammed IV a hérité de plusieurs questions : le Sahara Occidental, les prisonniers politiques, la démocratie et les Berbères. Le projet politique des Berbéristes du Maroc, lui, n’est pas gravé dans le marbre d’un programme politique. À en croire le discours de Bouyaakoubi cependant, les enjeux politiques du Maroc contemporain seraient tous liés et trouveraient une solution dans l’avènement d’un État démocratique et fédéral, respectueux de la diversité et des droits de l’homme. En réponse à la question d’une membre du public, Bouyaakoubi conclut : « Tout le monde peut trouver sa place dans un Maroc démocratique respectueux de la diversité culturelle. »

Côté Algérie, on serait plus en avance. L’Algérie est le premier État à avoir reconnu la question et la langue berbère. Le basculement s’est opéré à la suite des mobilisations des années 1980. L’ouverture se traduit notamment par l’introduction de la langue dans les médias. Même si ce ne sont que cinq minutes de dialecte par jour, ceci constitue déjà une avancée, nous assure Ferkal, omettant au passage de comparer ce temps de parole aux nombre significatif d’heures de tamazight sur les ondes marocaines. A aussi été créé, en 1995, le Haut  Commissariat à l’Amazighité, dont les missions sont la réhabilitation et la promotion de l’amazighité et du tamazight par le biais de la recherche et de l’enseignement. C’est pour ces raisons que c’est sur l’Algérie que sont rivés les yeux de tous les berbéristes. « C’est là que c’est parti et c’est là-bas que cela doit continuer », nous dit Ferkal. Son association milite pour la création d’une Berbérie, d’une Tamazgha, et celle-ci commence en Kabylie. Les Africains du Nord sont des Africains du Nord, dont l’héritage civilisationnel est bien plus étendu que sa composante arabo-musulmane. À terme ils doivent être reconnus comme tels. Bien entendu le socle commun de tout cela ne peut être que la berbérité.

Des questions en suspens donc. Et un combat toujours en marche. Cependant, plus d’un mois après cette conférence, les appels de nos invités à la démocratie et au fédéralisme respectueux des diversités culturelles et politiques du Maghreb ont un étrange parfum d’espoir.


[1] ANDERSON, Benedict. Imagined Communities. London : Verso, 2006 [1983], 240 p.

[2] Selon le mot de Lyautey au sujet du Maroc.

[3] « Quel avenir pour les Chrétiens d’Orient ? », une conférence organisée par SPMA avec Mgr. Philippe BRIZARD, Joseph ALICHORAN, Annie LAURENT, Mgr. Michel CHAFIK.

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