LA « POLITIQUE ARABE » DE LA TURQUIE DEPUIS 2003 À LA LUMIÈRE DE LA DOCTRINE DAVUTOGLU

Béatrice Garapon

Résumé

Cet article tâche de saisir la nouvelle politique étrangère de la Turquie dans sa dimension globale, pour s’intéresser particulièrement à sa politique envers le monde arabe. Pour cela, nous nous intéressons à la formulation théorique de la politique turque au Moyen-Orient à travers la doctrine d’Ahmet Davutoglu, ministre des Affaires étrangères turc, telle qu’elle est formulée dans son ouvrage de 2001, Profondeur stratégique

Abstract

This article aims at assessing the « new turkish foreign policy » in a global perspective. It tackles more specifically the renewed interest for the Arab world by the Turkish authorities. To do so, I will focus on the theoretical formulation of the middle-eastern Turkish policy in the writings of Ahmet Davutoglu, current minister of Foreign Affairs, notably his opus Stratejik derinlik.

__________

Les récents développements de la politique étrangère turque envers les pays arabes mais surtout envers Israël ont donné lieu à une foule de commentaires, malheureusement plus souvent dictés par l’émotion que par une analyse documentée du sujet. Alors que d’aucuns craignent un basculement de la Turquie vers une politique « islamiste »[1], d’autres la voient déjà comme la nouvelle grande puissance au Moyen-Orient, qui serait appelée à mener à bien le processus de paix en rééquilibrant le rapport de forces en défaveur d’Israël. Les racines de l’AKP, parti de la justice et du développement, qui se réclame de la mouvance de l’islam politique, contribuent grandement à nourrir passions et fantasmes.

La question, à notre avis stérile et mal posée, de savoir si la Turquie est en train de « tourner le dos à l’Occident », revient inlassablement dans les articles de presse européens[2]. Sur le plan intérieur, la scène politique est marquée par un affrontement très tendu entre l’armée, soutenue par les milieux laïques, et le gouvernement au pouvoir. Récemment, de larges victoires ont été remportées par l’AKP, ce qui entraîne une crispation des milieux laïques[3]. Mais globalement, la politique étrangère, et particulièrement la politique moyen-orientale du gouvernement ont plutôt été l’objet d’un consensus au sein de l’opinion turque ces dernières années[4].

Le changement d’attitude de la Turquie à l’égard d’Israël et des pays arabes est à analyser au sein d’une étude de la refonte globale de la politique étrangère turque depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002. En 2003, le refus du parlement turc de laisser les États-Unis utiliser les bases turques pour attaquer l’Irak marqua le coup d’envoi de cette nouvelle politique étrangère. Or nous savons combien il est difficile de changer de politique étrangère. En effet,

« Changer une politique étrangère impose de modifier plusieurs de ses composantes, notamment – et par ordre croissant de difficulté – le style qui l’exprime, le contenu du message diffusé, le fonctionnement de l’instrument diplomatique chargé de relayer ces efforts, les moyens financiers à disposition et les priorités, le tout compte tenu de l’environnement international »[5]

En avril 2001, Ahmet Davutoglu, l’actuel ministre des Affaires étrangères, publiait un livre de 600 pages, Profondeur stratégique[6] qui expliquait, de façon claire et méthodique, ce que doit être la politique étrangère de la Turquie dans les années à venir. La lecture de ce livre est doublement intéressante : d’abord, elle éclaire les buts et les raisons de la « politique arabe »[7] de la Turquie ces dernières années. Elle donne également des renseignements précieux sur ce que pense Ahmet Davutoglu, acteur majeur de la politique étrangère turque, sur chaque sujet qui concerne la Turquie sur le plan international. On peut donc voir Profondeur stratégique à la fois comme un ouvrage ayant fortement influencé, voire déterminé la politique étrangère turque depuis sa parution, ou, à défaut, comme un témoignage de la vision du monde qui façonne l’action au pouvoir d’un acteur central.

Nous tâcherons d’abord de cerner les contours larges de cette doctrine, car c’en est bien une, puis nous tenterons d’opérer une lecture fine des propositions de Davutoglu sur ce qui concerne le Moyen-Orient. Il s’agira enfin de mettre, neuf ans après la parution du livre, les recommandations de Davutoglu à l’épreuve de la réalité, pour tenter rapidement d’apprécier les réalisations effectives de la politique étrangère turque au Moyen-Orient.

La doctrine Davutoglu

La « doctrine Davutoglu » (le terme a été popularisé par Joshua Walker[8]) est en réalité très mal connue et est, à tort, souvent assimilée à une politique « islamiste », ou « néo-ottomane » (Les deux termes sont à distinguer[9]). Ce qui ressort globalement des discours du ministre des Affaires étrangères, en ce qui concerne le Moyen-Orient, sont les points suivants :

  • la doctrine «zéro problèmes avec nos voisins»
  • une sympathie plus marquée que les gouvernements précédents à l’égard des pays arabes
  • une prise de distance corrélative avec Israël
  • la volonté d’impliquer la Turquie dans les affaires moyen-orientales[10]

Ces quelques grands axes prennent appui sur une réflexion en réalité très poussée sur ce que doit être la politique étrangère turque. Ahmet Davutoglu fut d’abord professeur de relations internationales avant d’être conseiller en politique étrangère puis, depuis mai 2009, ministre. Après des études à l’université du Bosphore à Istanbul, qui est réputée pour être l’une des meilleures de Turquie, il soutint en 1993 une thèse de sciences politiques et relations internationales. Intitulée Alternative Paradigms: The Impact of Islamic and Western Weltanschauungs on Political Theory[11], sa thèse portait sur la représentation du monde véhiculée par l’islam, et se présente comme une comparaison avec une vision « occidentale » du monde. Elle fut dirigée par Serif Mardin, sociologue de renom, qui s’est intéressé aux rapports entre religion et politique sous le régime kémaliste, et a toujours fait figure de grand intellectuel libéral en Turquie. De 1990 à 1993, Davutoglu enseigna à l’université islamique de Malaisie. Il enseigna ensuite, de 1995 à 1999 à l’université de Marmara, au département de sciences politiques, et à l’institut de recherches sur le Moyen-Orient[12]. De 1998 à 2002, il donna des cours à l’académie militaire et à l’académie de guerre.

En 2001, son ouvrage Profondeur stratégique passa relativement inaperçu[13]. En 2002, le parti de la justice et du développement arrivait au pouvoir sans aucune tradition en politique étrangère. La réputation qu’avait Davutoglu d’intellectuel islamiste lui valut d’être appelé rapidement à un poste de conseiller du premier ministre en politique étrangère, en novembre 2002. C’est ce qui lui permit, au moins partiellement, de mettre en application ses idées.

Dans son principal ouvrage sur la politique étrangère, Profondeur stratégique, Davutoglu commence par s’interroger sur les raisons qui font de la Turquie un pays toujours faible sur le plan international, alors qu’il dispose d’atouts impressionnants. La réponse globalement donnée, tout au long de la première partie, est que la raison majeure de cette faiblesse est psychologique. Si la Turquie est un pays faible, c’est qu’elle manque de ce qu’il appelle une « planification stratégique » (stratejik planlama). S’appuyant sur la distinction que fait Clausewitz entre tactique et stratégie, Davutoglu définit la stratégie comme l’objectif final de la politique étrangère, la tactique représentant les moyens d’y arriver. Reprenant Clausewitz, il dénonce le risque de perdre de vue l’objectif stratégique final au cours des manœuvres tactiques. Pour lui, les exécutants de la politique étrangère en Turquie ont pris trop d’importance, alors que leur manquait une vue d’ensemble pour donner un sens à leur action. Cette faiblesse de la « planification stratégique » naît de l’absence de volonté politique, et en dernier lieu, le problème essentiel est un problème de légitimité de la classe politique.

« Un État qui ne peut atteindre la profondeur du peuple, et qui ne peut produire une communauté spirituelle, qui naît elle-même d’un système de valeurs commun ne peut que devenir une force brute »[14].

Ces développements font allusion, à mots couverts, au pouvoir de l’armée et peut-être aussi au caractère oppressif de la laïcité en Turquie. De la même façon, Davutoglu évoque le traumatisme de la dislocation de l’empire Ottoman et montre ses effets désastreux sur la politique étrangère turque depuis les débuts de la République. Ainsi, le traité de Sèvres imposé en 1919 par les puissances occidentales, qui réduisait la Turquie à un tiers de son territoire actuel, revient de façon obsessionnelle dans la gestion de la politique étrangère turque. Davutoglu appelle la classe politique turque à se défaire de cette obsession, en donnant l’exemple de l’Allemagne qui, si elle n’avait pas surmonté le traumatisme de la défaite de 1945, n’aurait jamais pu refaire surface et s’imposer à nouveau sur la scène internationale.

Ainsi, le livre entier de Davutoglu est déjà une mise en œuvre de son programme : en présentant, d’une façon qui se veut la plus objective possible les atouts de la Turquie sur le plan international, le livre montre le souci constant de redonner à la Turquie confiance en elle-même et de sortir d’une conception paranoïaque des relations internationales. On voit ici la continuité des thèses de Davutoglu avec l’idéologie de l’AKP, dont le nationalisme est analysé par Ahmet Insel comme un « néo-nationalisme » qui s’appuie sur des faits tangibles, essentiellement la puissance économique[15].

Le livre se présente comme un cours théorique de relations internationales. Davutoglu commence par rappeler la nécessité d’adopter, dans l’étude des relations internationales, une analyse dynamique. Pour lui, on ne peut se limiter à la simple description et explication des phénomènes internationaux, il faut leur donner du sens (« anlamlandirmak »). La dimension politique et diplomatique des relations internationales ne constitue, selon lui, que la partie émergée de l’iceberg. Pour cela, il est nécessaire de pénétrer ce qu’il appelle la profondeur historique et géographique des pays et des sociétés. Il donne pour exemple le Moyen-Orient, dont l’étude requiert une compréhension des structures psychologiques et sociologiques qui portent ses sociétés. Il souligne donc l’importance de disciplines affiliées aux relations internationales, telles que l’histoire des religions, la sociologie politique, et la psychologie religieuse (« din psikolojisi »).

En ce qui concerne la Turquie, il est particulièrement important de comprendre la profondeur historique du pays, État-nation né sur les ruines d’un des huit empires multinationaux et multi-ethniques de l’histoire du monde, et sa profondeur géographique, à l’intersection de plusieurs zones géographiques. La guerre Froide et la division artificielle du monde en deux blocs ont empêché la Turquie d’exercer une véritable politique étrangère qui prenne en compte cette profondeur historique et géographique. A la fin de la guerre Froide, la Turquie s’est trouvée face à un problème d’adaptation. Face au dynamisme radicalement nouveau de l’ordre international, la réflexion autour de la politique étrangère en Turquie s’est trouvée prisonnière de définitions statiques. A ce point de son analyse, Davutoglu insiste beaucoup sur l’obstacle psychologique constitué par la mentalité de la classe politique turque qui, pour préserver un système cohérent d’explication du monde, se réfugiait dans une conception rigide et vieillie de l’ordre international.

La « profondeur historique » de la Turquie

La profondeur historique de la Turquie réside essentiellement dans l’héritage ottoman, mais aussi dans la modernisation qu’elle a connue lors de la sortie d’empire.

L’héritage ottoman doit être exploité dans deux sens : sur le plan régional, il donne à la Turquie une responsabilité vis-à-vis des minorités musulmanes dans les Balkans et au Caucase, qu’elle doit protéger et dont elle doit se servir comme d’un levier pour accroître son influence. Dans les pays qui ont fait partie de l’empire Ottoman, la Turquie doit développer une politique d’influence culturelle.

Mais il va plus loin : le passé ottoman de la Turquie doit entrer dans la définition de son identité. C’est donc la complexité de cette identité, à la fois ancien empire multinational et État-nation, ancien centre politique rival des puissances européennes, et allié de l’Occident, musulman et laïque, qui doit permettre à la Turquie de peser sur la scène internationale. Mais, pour assumer ce rôle de pont, la Turquie doit « reconstruire sa propre identité, sa psychologie et sa culture politique », c’est-à-dire accepter l’héritage ottoman et son identité musulmane. Forte de son expérience historique, qui inclut aussi la sortie d’empire et la modernisation, la Turquie doit pouvoir, à terme, jouer un rôle positif dans les zones de trouble dans le monde entier. Davutoglu est très clair sur les objectifs de la Turquie : il ne s’agit pas d’assumer un rôle de puissance moyenne, mais de devenir une puissance mondiale, au moyen d’une « stratégie par étapes », d’abord régionale puis, à terme, mondiale.

La profondeur géographique

Reprenant les idées de stratèges géopolitiques du début du XXe siècle, Mac Kinder et Spykman, Davutoglu commence par démontrer l’importance de l’Eurasie, cette zone qui est le cœur d’un affrontement, selon Spykman, entre puissances continentales et puissances maritimes. Il reprend à son compte le concept de ligne de Rimland, né sous la plume de Mac Kinder, qui s’étend de l’Europe de l’Ouest jusqu’à l’Asie de l’Est en passant par les Balkans, le Caucase, l’Asie centrale, l’Inde, la Chine et la Corée du Sud. Cette ligne serait la zone où s’exprime le plus vivement la concurrence des grandes puissances. Selon Mac Kinder, la puissance qui contrôlerait cette zone contrôlerait le monde entier. Davutoglu affirme l’actualité de ces thèses en montrant l’intensité et le nombre des conflits qui agitent (et ont agité) cette zone, dans les Balkans, le Caucase, en Afghanistan ou, auparavant, en Corée, par exemple. A la fin de la guerre froide, explique Davutoglu, cette ligne a repris toute son importance, car le monde n’est plus soumis à une division artificielle en deux blocs, et la fin de l’URSS, notamment, à donné lieu à des zones de « vide géopolitique ».

Or la Turquie se trouve précisément sur cette ligne, en position d’intervenir sur nombre de ces zones de trouble. C’est une opportunité qu’elle doit utiliser en se montrant beaucoup plus active sur le plan régional.

La Turquie doit donc développer une action sur dans trois ensembles géographiques qui sont du plus proche au plus lointain :

1.    Le bassin terrestre proche : Balkans, Moyen-Orient, Caucase

2.    Le bassin maritime proche : mer Noire, mer Adriatique, Méditerranée de l’Est, mer Rouge, golfe Persique et mer Caspienne

3.    Le bassin continental proche : Europe, Afrique du Nord, Asie du Sud, Asie centrale et orientale.

Cet ordre représente avant tout un ordre de priorités. Davutoglu critique fermement la priorité donnée à l’axe européen sur les affaires moyen-orientales, par exemple. C’est d’abord en devenant une puissance régionale que la Turquie pourra se soucier de former des alliances avec des pays éloignés géographiquement. De ce fait, le Moyen-Orient occupe une place de choix dans les priorités de la Turquie, mais ce n’est qu’un des volets d’un projet vaste, ambitieux, et diversifié de réaffirmation de la Turquie sur la scène internationale.

La politique moyen-orientale de la Turquie

Fait notable, il n’est jamais fait mention, dans le livre de Davutoglu, de « politique arabe »[16], le terme Moyen-Orient étant généralement préféré. La question est de savoir s’il existe une politique étrangère propre au Moyen-Orient.

Le terme « Moyen-Orient », dont la charge politique et idéologique est rappelée en introduction (l’auteur fait l’historique de l’emploi de cette notion, qui signifiait, au départ, un espace à coloniser), est utilisé par Davutoglu, qui parle aussi d’ «Asie occidentale », un espace qui englobe le Caucase du Sud, et qui lui semble former un ensemble plus cohérent. Au sein de l’organigramme du ministère des Affaires étrangères turques, le Moyen-Orient est regroupé avec l’ « Asie du Sud »[17].

Dans Profondeur stratégique, deux chapitres entiers sont consacrés au Moyen-Orient. Le premier est intitulé « Le Moyen-Orient : un Hinterland indispensable », et le second : « Le Moyen-Orient : économie politique mondiale et clé des équilibres stratégiques » (c’est le chapitre le plus long et le plus détaillé du livre). Selon Davutoglu, le Moyen-Orient doit son instabilité à trois choses : tout d’abord, le Moyen-Orient a toujours été un centre de la vie internationale. Depuis les croisades, il est devenu une ligne de frontière géoculturelle, et c’est une zone centrale au sein de l’Afro-eurasie. Alors que la région avait connu une certaine stabilité sous l’empire Ottoman, la concurrence des puissances européennes a entraîné la création de frontières sans pertinence, ce qui nuit profondément à la stabilité de la région. La guerre Froide ne fut pas une période de stabilité dans la région, pour trois raisons. D’abord, les lignes de partage idéologiques qui se sont formées dans la région reflétaient la concurrence mondiale, et de plus en plus, la rivalité des grandes puissances tournait autour du contrôle des ressources en pétrole. Enfin, avec la naissance et l’affirmation de l’État d’Israël, le Moyen-Orient est devenu une zone d’affrontements culturels et religieux.

Après la guerre Froide se sont formés de nouveaux blocs culturels et religieux, et le monde musulman en est victime au plus haut degré, selon Davutoglu – qui reprend l’analyse de Richard Falk, « False Universalism and the Geopolitics of Exclusion » Third World Quarterly, 18/01/1997, p. 7 à 23.

Face à cette situation, la Turquie doit développer à l’égard du Moyen-Orient une politique de long terme, ambitieuse et recherchée, car le Moyen-Orient constitue la clé qui permettra de développer une politique de « bassin terrestre proche ». Sans politique active au Moyen-Orient, la Turquie se coupe d’une politique plus large, tant asiatique que méditerranéenne, caucasienne, et enfin mondiale.

Davutoglu clôt son chapitre sur le Moyen-Orient sur une série de recommandations, qui s’adressent aux Turcs, mais qui montrent néanmoins clairement les objectifs de la Turquie dans la région :

1.    Dépasser les obstacles psychologiques qui influencent négativement les ouvertures diplomatiques vers la région.

2.    Créer des centres de recherche et des instituts universitaires qui permettraient de suivre de près les développements régionaux et de les exploiter, à l’aide de scénarios projectifs ambitieux.

3.    Créer un lien équilibré entre les équilibres mondiaux et la realpolitik régionale.

4.    Créer des projets qui incluraient toute la région,

5.    Donner la priorité au développement de domaines d’intérêt commun aux pays de la région, ce qui renforcerait la paix régionale,

6.    Empêcher la formation de blocs nationalistes, qui développent des zones de risque géopolitique et géoculturels pour la paix de la région,

7.    Développer les relations bilatérales, pour diminuer les réactions en bloc,

8.    Dans tous les problèmes de la région, au premier chef desquels le processus de paix, adopter une approche influente, active, et à haute valeur d’initiative,

9.    Donner de l’importance aux relations horizontales et à la communication pour affermir l’image de la Turquie dans la région..

Ainsi, les ambitions de la Turquie au Moyen-Orient sont assez modérées : être une force de proposition dans le processus de paix et accroître l’influence de la Turquie dans la région, de façon à se créer un Hinterland. À aucun moment, Davutoglu ne fait allusion à la solidarité musulmane, même s’il est sous-entendu que c’est l’un des atouts dont doit se servir la Turquie pour mener à bien ses ambitions. Le ton adopté est tout sauf fanatique, il est au contraire méthodique, posé, clair. Les références convoquées sont celles de l’Union Européenne (Davutoglu évoque la nécessité d’un projet comme celui de la CECA pour affermir la paix au Moyen-Orient) et de l’Ostpolitik de Willy Brandt. En bref, l’inspiration est largement libérale.

La doctrine Davutoglu en application

Depuis qu’il a été appelé à un poste de conseiller de politique étrangère en 2002, Davutoglu a largement laissé sa marque sur la politique extérieure de la Turquie.

L’une des conséquences les plus visibles de l’arrivée de Davutoglu à un poste de proche conseiller du premier ministre est l’amélioration des relations avec les pays voisins. L’établissement de bonnes relations avec l’Irak, avec l’Iran, et, plus spectaculaire, avec la Syrie, ont marqué les esprits.

Mais, selon un rapport de 2010 de l’International Crisis Group[18] , dont nous suivons les conclusions, les résultats tangibles de la nouvelle politique étrangère turque au Moyen-Orient sont finalement assez peu nombreux.

Le rapport considère trois questions sur lesquelles la Turquie a tenté de s’engager au Moyen-Orient : les négociations de paix secrètes entre la Syrie et Israël, la politique de conciliation avec l’Iran, et l’ouverture vis-à-vis du Hamas. Sur les négociations entre la Syrie et Israël, la Turquie a eu un rôle plutôt positif, malgré l’échec final des négociations. Les négociations avaient en effet atteint un sommet en décembre 2008. En janvier 2009, avec le lancement de l’opération Plomb Durci, Erdogan se sentit trahi après ce qu’il avait pris pour un engagement personnel de Olmert. Il s’ensuivit une dégradation des relations turco-israëliennes qui, conjuguée à la nouvelle diplomatie américaine, beaucoup plus engagée dans la région, rendent improbable une nouvelle implication de la Turquie dans ces négociations. Selon un diplomate arabe, la Turquie a fait preuve de naïveté dans cette affaire, croyant que Israël comme la Syrie voulaient réellement aboutir à un accord de paix. Néanmoins, la Turquie a eu un rôle plutôt positif. Les discussions furent structurées et substantielles, et les deux acteurs furent forcés de clarifier leur position. De plus, la Turquie a acquis une réelle influence sur les autorités syriennes et a établi une relation de confiance avec Bachar al-Assad, ce qui lui confère un poids de fait sur la scène moyen-orientale.

Il est difficile de mesurer les résultats de la politique de conciliation avec l’Iran (la Turquie considère que les soupçons qui pèsent sur l’Iran concernant le développement d’une énergie nucléaire ne sont que des « ragots »). La Turquie serait victime du régime de sanctions vis-à-vis de l’Iran, dont elle dépend pour l’énergie. En attendant, nul ne peut dire à qui profite le plus la politique de conciliation de la Turquie, à la stabilité mondiale, aux objectifs du régime iranien, ou à l’image de la Turquie dans la région.

En ce qui concerne la tentative de la Turquie de faciliter un cessez-le-feu entre Israël et la Hamas en janvier 2009, la majorité des diplomates arabes s’accorde à dire que la Turquie n’a joué qu’un rôle mineur. Un diplomate arabe considère la Turquie comme un débutant dans la région, à la fois plein d’énergie, plein de bonnes intentions, et maladroit : « Il [Erdogan] est venu nous voir en nous proposant son aide. Nous lui avons dit « oui ! Aidez, s’il vous plaît ! Dites au Hamas d’écouter les Egyptiens. Tout ira bien si vous parvenez à avoir une influence modératrice sur eux. » (entretien du Crisis Group, Ankara, janvier 2010). Beaucoup de diplomates arabes reprochent à la Turquie son manque d’expérience et son manque de connaissance des acteurs de la région.

Certes, Erdogan est vu comme un héros par les opinions publiques arabes, surtout après son coup d’éclat au forum de Davos (en janvier 2009, Erdogan avait quitté le forum de Davos où il se trouvait avec Shimon Perez, prétextant une inégalité dans le temps de parole, se rendant ainsi extrêmement populaire dans tout le monde arabe).

En définitive, la nouvelle implication de la Turquie au Moyen-Orient a eu un rôle plutôt positif. La « doctrine Davutoglu », depuis sa formulation en 2001 dans l’ouvrage Stratejik derinlik, a été mise en application depuis avec un relatif succès. Cet activisme turc a été relativement bien accueilli au Moyen-Orient, plus par les opinions publiques que par les gouvernements.

Toutefois, les principaux obstacles à la politique arabe de la Turquie sont des obstacles intérieurs. En effet, tout le livre d’Ahmet Davutoglu est un effort pour faire sortir la Turquie de son isolement, et convaincre l’opinion turque de l’opportunité de s’intéresser aux affaires moyen-orientales, et d’abandonner une vision paranoïaque des relations internationales. Jusqu’ici, les résultats sont plutôt convaincants en la matière. Mais la Turquie n’est pas stable, et le conflit entre l’AKP et l’armée n’est pas encore tranché définitivement. Or l’armée, et, plus largement, les milieux kémalistes, sont dans l’ensemble opposés à l’ouverture de la Turquie vers le monde arabe.

L’opinion turque, si elle est partisane d’une politique de fermeté à l’égard d’Israël, méconnaît largement les affaires moyen-orientales. Ainsi, le maintien et l’approfondissement de la politique arabe de la Turquie seraient positifs, mais cela ne peut arriver que si l’AKP se maintient au pouvoir, la politique étrangère de la Turquie depuis 2003 étant intimement liée à ce parti, et à la synthèse « islamo-libérale » qu’il opère dans de nombreux domaines.


[1] L’expression « politique islamiste » n’est d’ailleurs jamais définie par les auteurs qui l’utilisent.

[2] Sur cette question et sur la façon dont il convient de poser le problème, voir l’article Walker, Joshua « Turkey’s changing internal and international dynamics : from « where » to what »», SETA, décembre 2009, n°40

[3] Voir par exemple Cagaptay, Soner, Wall street journal, 8 juin 2010

[4] Après l’incident de la flottille de la liberté, de nombreuses manifestations populaires ont agité le pays. Voir par exemple l’article de l’OVIPOT, observatoire de la vie politique turque, du 31 mai 2010, http://ovipot.blogspot.com/2010_05_01_archive.html

[5] Frédéric Charillon, « Nicolas Sarkozy à mi-parcrous : comment réformer une politique étrangère ? », Politique étrangère, 2009/02, Eté, p. 392. Voir du même auteur, « La diplomatie saoudienne à l’épreuve de la turbulence », Études 2004/2, Tome 400, p. 153-165.

[6] Davotuglu Ahmet, Stratejik derinlik, Kure yayinlari, avril 2001, 584 p.

[7] Il sera entendu par « politique arabe » la politique étrangère turque à l’égard des États arabes (autrement dit, les États membres de la Ligue des États arabes).

[8] Walker, Joshua, « Learning strategic depth : implications of Turkey’s new foreign policy doctrine », Insight Turkey, Juillet 2007

[9] Le terme « néo-ottoman », utilisé pour la première fois par l’éditorialiste Cengiz Candar, et faisait référence à la politique de Turgut Ozal dans les années 80. Ce terme renvoyait à une politique de soft power dans les pays autrefois membres de l’empire Ottoman, ce qui exclut tous les pays d’Asie centrale, pourtant musulmans et dans l’imaginaire turc, sont considérés comme culturellement proches.

[10] Voir sur le site de Qantara, : en.qantara.de/webcom/show_article.php/_c-476/_nr-1305/i.html

[11] Davutoglu, Ahmet, Alternative Paradigms: The Impact of Islamic and Western Weltanschauungs on Political Theory, University Press of America, 1994

[12] Ces informations sont disponibles sur le site du ministère des Affaires étrangères turques, http://www.mfa.gov.tr/ahmet-davutoglu.en.mfa, date de consultation : 14 août 2010

[13] Walker, Joshua, « Learning strategic depth : implications of Turkey’s new foreign policy doctrine », Insight Turkey, Juillet 2007

[14] Davotuglu Ahmet, Stratejik derinlik, op.cit., p.37

[15] Ahmet Insel a présenté cette idée dans un colloque au CERI, le 27 mars 2007. Son intervention avait pour titre « Becoming a World Economic Power : The Neo-nationalism of AKP « 

[16] Peut-être parce que le terme est légèrement péjoratif en turc. Davutoglu parle néanmoins des « relations turco-arabes » et du « monde arabe ». Sur la vision des Arabes par les Turcs, qu’il est très intéressant d’étudier dans ce contexte, voir le livre d’Etienne Copeaux Espace et temps de la nation turque, CNRS Éditions, 1997.

[17] Voir sur le site du ministère turc des Affaires étrangères http://www.mfa.gov.tr/data/BAKANLIK/teskilat_semasi_EN.pdf

[18] Turkey and the Middle East : ambitions and constraints, International Crisis Group, Europe Report n°203, 7 avril 2010

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