INTRODUCTION. L’Orient arabe dans les relations internationales

Youssef el Chazli

L’ « Orient arabe »[1] a ce sinistre don de défrayer continuellement la chronique ; et c’est sans doute là une des raisons d’être de la Revue Averroès. L’année qui s’est écoulée a confirmé le maintien des « arcs de crise »[2] principaux de la région et la résurgence probable d’autres arcs, notamment autour du « nouvel eldorado du terrorisme mondial », le Yémen. Dans une sorte de continuité inexorable, les images d’un Proche-Orient instable, d’un Golfe opulent, d’un Yémen miséreux, d’un Soudan déchiré de l’intérieur, d’une Égypte contradictoire, entre autres, n’ont cessé d’être mises en avant par la presse internationale.

Sur la causalité de plusieurs manques[3]

Pourquoi l’Orient arabe n’est-il pas démocratique ? Pourquoi n’est-il pas stable ? Pourquoi n’est-il pas développé ? Les multiples « manques » observables dans la région sont souvent expliqués selon des schèmes et des modèles à causalité unique, où tantôt la « religion » tantôt la « culture » font office de facteur explicatif premier.

Or, les sciences sociales s’efforcent d’exclure toute conception qui propose une clef principale ou « déterminante en dernière instance » de l’histoire ou de la vie sociale, et préfèrent construire des objets de recherche où les contingences historiques et la multiplicité des enchainements causaux prennent le dessus sur les déterminismes et les essentialismes. Très modestement, la Revue Averroès, fidèle à sa profession de foi, tente de participer à éclaircir cet « Orient » complexe, à le déconstruire à l’aide des outils des sciences sociales, tout en faisant en sorte que le résultat soit accessible au plus grand nombre. Le puriste sera donc invité à être indulgent envers notre volonté de vulgarisation, et le profane envers notre usage occasionnel du jargon des sciences sociales.

Le numéro 3 de la Revue Averroès s’intéresse dans sa rubrique Focus aux « politiques internationales du monde arabe ». Après avoir consacré deux numéros à des problématiques de politique interne[4], nous nous intéressons au politique au delà des frontières étatiques. Dans cette perspective, « politique » et « international » sont pris dans une acception non-restrictive. Dépassant la théorie réaliste, sans pour autant en faire fi, les enjeux des relations interétatiques tout autant que les liens transnationaux ont leur place dans l’analyse du politique, ouvrant ainsi des champs de recherche novateurs et stimulants.

Aperçus de l’Orient arabe sur la scène internationale

De l’opération « Plomb Durci » à l’enlisement américain en Irak, des vociférations d’un Ahmadinejad aux controverses d’un Kadhafi devant l’Assemblée générale des l’ONU, des petites guerres médiatiques (et symboliques) aux grandes guerres militaires, le Moyen-Orient continue de faire la Une de l’actualité mondiale. Les journalistes y trouvent leur bonheur (les chercheurs aussi) et les hommes politiques (diplomates ou décideurs), du Nord comme du Sud, sont bien souvent dépassés par des évènements dont la complexité ne cesse de s’intensifier.

Acteurs économiques, entrepreneurs identitaires ou religieux, ONG ou autres, interviennent auprès des responsables politiques et tentent d’imposer leurs compétences et leurs savoir-faire, sans néanmoins remettre totalement en cause l’État comme unité centrale du système international. Cette fourmilière d’acteurs « non-étatiques » participent de la création de nouvelles normes qui participent à leur tour des changements globaux dans le système international (à en croire les arguments convaincants de l’approche constructiviste des relations internationales).

En attendant l’État palestinien…

« Que de fois ne m’est-il pas arrivé de rêver tout éveillé à ce qu’aurait pu être l’histoire moderne du Levant si les deux pays étudiés ici[5] (mais aussi le Liban ou l’Égypte) n’avaient pas eu le malheur de naître tout en subissant l’immense défi que leur posait la tragédie en cours dans leur voisinage le plus immédiat ! »[6]. La ritournelle de l’actualité levantine confirme largement la vision de Ghassan Salamé, et on ne peut qu’acquiescer quand il avance que « même si le conflit n’avait été qu’une simple justification à l’autoritarisme arabe, il aura joué un grand rôle dans la composition du politique »[7] dans la région. Comme on le verra tout au long des contributions à ce numéro, la question palestinienne est souvent au cœur des dynamiques en cours dans l’Orient arabe, par delà les nouveaux foyers conflictuels comme l’Irak.

La survalorisation du « problème iranien » vu des capitales occidentales, et de certaines capitales arabes, répond plutôt à des visées politiques qu’à la réalité de la situation. Confortée par certaines tendances politiques israéliennes, la vision d’un Iran source de tous les dangers a renvoyé le dossier palestinien au second plan. Un Iran qui, pour certains États arabes dont l’Égypte, serait le nouvel ennemi absolu de la stabilité dans le monde arabe. Ce discours serait selon certains observateurs une manière de rendre plus acceptable la normalisation des relations avec Israël[8].

Vide(s) de puissance(s), (dés)ordre régional

Après la consécration de l’ordre post-Camp David, notamment par la réadmission de l’Égypte au sein de la famille arabe à la fin des années 1980, celui-ci montre aujourd’hui ses limites. L’ordre, dans sa conception sociologique idéal-typique, s’oppose au désordre social, à la désintégration, à l’anomie durkheimienne. S’il est certes difficile de parler d’un ordre dans cette région du monde, on peut néanmoins avancer que la décennie 1990 avait connu des évolutions notables dans la stabilisation de plusieurs conflits. Stabilisation sans règlement néanmoins, ordre sans intégration. Stabilité nécessairement éphémère donc.

L’opération « Plomb durci » lancée par l’État hébreu sur la minuscule Bande de Gaza a cristallisé cette rupture de l’ordre, déjà plusieurs fois ébranlé depuis l’invasion de l’Irak et la « 6ème guerre » israélo-arabe au Liban. Le camp des modérés, vantant les vertus d’une paix qui n’arrive jamais, s’est vu opposé à un camp du refus, alliance hétérogène d’États exclus du système mondial (Iran, Syrie), d’acteurs non-étatiques (Hezbollah et Hamas) et d’un État à la recherche de rôle pour sa politique étrangère (le Qatar). Mais on a aussi assisté à la valorisation (ne serait-ce que médiatique) de l’opinion publique péjorativement présentée sous le vocable de « rue arabe ».

Le monde arabe se présente aujourd’hui comme un lieu vide de puissance, vide de leader comme avait pu l’être l’Égypte nassérienne ou l’Arabie saoudite de Fayçal dans une moindre mesure. On s’aperçoit que de nombreux acteurs tentent de combler ce vide. Le cas de la Turquie est à cet égard, tout à fait intéressant. Béatrice Garapon propose, dans sa contribution, une analyse de la politique « arabe » de la Turquie et de ce fait, une interprétation du changement de la politique étrangère d’Ankara, notamment en ce qui concerne ses relations avec Tel-Aviv. Ce revirement de politique étrangère a valu à la Turquie diverses accusations et labellisations dépréciatives (« politique islamiste », expression irrationnelle des « fous de Dieu »). Or, comme le démontre l’auteure, ce changement intervient dans un processus de refondation théorique de l’action extérieure turque.

Cette analyse est à mettre en consonance avec notre propre contribution sur la politique étrangère égyptienne durant l’opération « Plomb durci ». En effet, pour une majorité d’observateurs, l’Égypte, leader historique de l’Orient arabe, n’a plus le pouvoir (soft ou hard) d’infléchir la région dans la direction modérée qu’elle appelle de ses vœux. Conscients de l’étiolement du rôle égyptien, on ressent clairement dans les milieux diplomatiques une hostilité envers les « nouveaux acteurs » régionaux. Mais la situation de l’Égypte est le fruit d’une série de contraintes internes et internationales. On pourrait dire de la politique égyptienne qu’elle est « fixiste », comme le démontre la contribution de Baudouin Long sur les relations égypto-américaines. On y voit la réaction de Moubarak aux pressions américaines pour la démocratisation et les implications de cette réaction sur la politique interne et internationale du Caire ; réaction qui laisse à voir un certain immobilisme.

Ces enjeux proche-orientaux ne doivent pas faire oublier que d’autres enjeux ont cours ailleurs dans l’Orient arabe. Ainsi, Benjamin Wiacek nous rappelle que le conflit au Yémen n’a rien à envier à la complexité des conflits du nord de la péninsule. L’imbrication d’enjeux internes et l’implication d’acteurs régionaux comme l’Arabie saoudite ou l’Iran contribuent à rendre le Yémen encore plus instable qu’il ne l’était.

Mais le conflit n’est pas, heureusement, la seule grille de lecture des relations internationales ou transnationales dans cette région du monde. D’autres dynamiques sont observables quand l’échelle d’observation est changée. C’est le cas dans la contribution de Yacine Salem où un renversement de perspective est opéré. L’auteur s’intéresse aux relations transnationales découlant de l’immigration chinoise en Égypte, à travers une étude sociologique des restaurants chinois au Caire. Plusieurs logiques sont explorées et le lien entre politique des États et action des individus offre un point de vue original sur ce que certains nomment la « mondialisation par le bas ».


[1] L’Orient arabe (ou Moyen-Orient) « désigne tous les États arabes de l’Orient, à savoir les pays de la Péninsule arabique (Arabie saoudite, Yémen du Nord, Yémen du Sud, Oman, Qatar, les Emirats arabes unis, Bahreïn et le Koweït) et les pays de la vallée septentrionale du Nil (Égypte et Soudan) » in Vincent Cloarec, Henry Laurens, Le Moyen-Orient au 20ème siècle, Armand Colin, 2003. En ce sens, la focale n’est ramenée sur des pays comme l’Iran ou la Turquie que dans la mesure où ces derniers ont une implication directe dans la politique du Mashriq arabe. Si le Maghreb entre parfaitement dans les intérêts de la revue, il n’est pas traité dans ce numéro car ne participant pas de la même configuration géopolitique.

[2] Gilles Kepel considère que trois arcs de crise interdépendants constituent la problématique complexe du Moyen-Orient : un axe levantin autour du conflit israélo-palestinien ; un axe sunnite/shiite marquant la région du Golfe et nourri des enjeux énergétiques ; un axe « AfPak ». Voir Frédéric Charillon (dir.), Afrique du Nord – Moyen-Orient. Vers une nouvelle donne ?, La documentation française, 2009.

[3] En référence à l’article désormais classique de Ghassan Salamé, « Sur la causalité d’un manque : pourquoi le monde arabe n’est-il donc pas démocratique ? » Revue française de science politique, 41e année, n°3, 1991. pp. 307-341.

[4] La distinction entre politique interne et politique internationale ne va bien évidemment pas de soi, surtout dans le cas du Moyen-Orient.

[5] L’auteur fait référence à la Jordanie et la Syrie, mais l’observation nous semble tout à fait valable pour une grande partie de l’Orient arabe (NdA).

[6] Ghassan Salamé, Préface à Philippe Droz-Vincent, Moyen-Orient : pouvoirs autoritaires, sociétés bloquées, PUF (proche Orient), 2004, p. X.

[7] Ibid, p. XI.

[8] Voir en ce sens les propos tenus par Ghassan Salamé lors d’un entretien accordé à la chaîne al-Jazira.

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