COMMERCE EXOTIQUE OU COMMUNAUTAIRE ? Une étude comparative des restaurants chinois du Caire

Yacine Salem el Anwar

Résumé

Depuis la dernière décennie, de nombreux restaurants chinois sont apparus dans la mégalopole du Caire caractérisés par leurs natures exotique ou communautaire. Cet article propose un bref aperçu des différences entre ces deux types de commerces alimentaires, les facteurs ayant permis leurs apparitions ainsi que de leurs fonctions sociales respectives.

Abstract

Over the last decade, the Egyptian capital of Cairo has acknowledged an important growth of Chinese restaurants characterized by their nature: either exotic or ethnic. This article shows briefly the differences between those two particular food businesses, the different factors that explain their apparition and their respective social functions.

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Un nouvel essor dans les relations sino-égyptiennes se dessine depuis le début de la décennie 2000 et se traduit notamment par la prépondérance nouvelle des relations commerciales. Le renouveau dans ces relations bilatérales, qui s’illustre notamment par l’inauguration du quatrième forum Chine-Afrique en novembre 2009 à Sharm el Sheikh, s’est traduit aussi bien par « l’invasion »[1] de produits chinois sur le marché égyptien que par l’apparition d’une communauté chinoise en Égypte composée de cols blancs, d’ouvriers de chantier, d’étudiants et de travailleurs clandestins. Cette présence a directement favorisé l’apparition de nombreux commerces alimentaires au Caire au cours des cinq dernières années. Aux restaurants exotiques chinois déjà présents sont venus s’ajouter des restaurants de type communautaire dans un processus inverse à ceux observés dans de nombreux autres pays[2].

Ces « relations transnationales »[3], qui se greffent sur les relations inter-étatiques, sont d’excellents « marqueurs » et « analyseurs »[4] des nouvelles configurations internationales dont la mondialisation est porteuse. Elles sont un exemple concret d’une mondialisation par le bas où les processus d’hybridation des pratiques et des identifications sont centraux, d’où l’intérêt qu’elles présentent pour la sociologie.

Le terme exotique se définit dans la racine même du mot « exoticus » signifiant « étranger, extérieur ». Dans sa définition la plus large[5], est exotique pour un individu « ce qui ne provient pas de sa nation ou de sa culture de référence »[6]. Étranger et exotique sont donc deux termes liés bien qu’ils renvoient à une vision de l’altérité qui peut être négative pour l’un et demeure positive pour l’autre. Le goût pour une cuisine exotique est principalement déterminé par quatre facteurs : le domaine gastronomique, la colonisation, l’immigration et le tourisme. Les restaurants exotiques proposent ainsi des plats marqués d’un point de vue culturel et d’adressent principalement à la clientèle du pays d’accueil à la recherche de dépaysement, de saveurs nouvelles.

A l’inverse, les restaurants de type communautaire s’adressent à une clientèle principalement immigrée et constituent de véritables cantines[7]. Bien que sa nourriture soit là aussi fortement marquée, un restaurant communautaire se différencie donc principalement d’un restaurant exotique dans l’origine ethnique commune entre la clientèle et le tenancier. Les études relatives aux commerces communautaires témoignent de l’antériorité de ces derniers par rapport aux commerces exotiques. Autrement dit, les restaurants communautaires répondent à une demande de la population immigrée puis élargissent leurs clientèles et s’adressent à une population locale, changeant de ce fait la nature de leur établissement dans une logique d’ascension économique et sociale[8].

Cet article porte sur la comparaison entre ces deux types de commerces alimentaires, exotiques et communautaires, et les dynamiques qui sont à l’origine de leurs apparitions. L’alimentation étant un domaine où l’affirmation identitaire et sociale est particulièrement marquée, elle recoupe une multitude de domaines et nous renseigne aussi bien sur les mutations des habitudes de consommation que sur les logiques de socialisation des migrants.

Le but de cet article est de cerner les stratégies respectives de ces restaurants, les modifications des habitudes de consommation de la population locale ainsi que des logiques d’intégration et de socialisation de la communauté chinoise récemment implantée au Caire[9] à travers l’observation de ces restaurants, le profil de leurs propriétaires et de leurs clientèles.

Les sources principales utilisées ici sont issues d’observations participantes, d’entretiens semi-directifs avec les restaurateurs et directifs avec leurs clientèles réalisés en mars 2010 au Caire. Les sources secondaires proviennent essentiellement de travaux de recherche universitaire, de statistiques officielles ainsi que d’articles de presse locale ou internationale.

Particularités de la présence chinoise en Égypte

Comme dans de nombreux pays africains, il est difficile d’établir un chiffre précis sur le nombre de ressortissants chinois présents en Égypte. Ce chiffre demeure tabou aussi bien pour les autorités locales que pour les représentants chinois, ce qui favorise de nombreuses exagérations journalistiques. Ainsi le quotidien Al Masri Al Youm[10] estimait la présence chinoise à près de 200 000 personnes, estimation que l’on peut aisément qualifier de fantaisiste[11]. Officiellement, selon les autorités chinoises, le chiffre était en 2006 de 5 000 ressortissants chinois[12], tandis que selon nos propres estimations celui-ci se situerait plutôt entre 15 000 et 50 000 personnes, clandestins inclus, pour l’année 2010.

Il apparaît dans tous les cas que le nombre de ressortissants de la République Populaire de Chine (RPC) en Égypte a connu une croissance considérable en l’espace de quelques années : le chiffre officiel de Chinois d’outre-mer détenant ou non la nationalité chinoise, ou de huaqio-huaren pour reprendre la terminologie officielle chinoise, atteignait seulement 700 personnes en 1999[13]. L’approximation de ces chiffres provient de deux raisons majeures : l’importance des migrations de type professionnel de courtes durées ainsi que des migrations clandestines d’ordre économique.

Les employés chinois résidant au Caire travaillent dans le cadre de contrats temporaires d’une durée d’un an ou deux pour des multinationales chinoises[14] ou leurs filiales et ce dans de nombreux secteurs : la télécommunication, l’extraction de matières premières, le textile, l’automobile mais aussi dans le secteur de la presse (le centre de l’Agence XinHua d’Afrique du Nord est implanté au Caire) et du marketing. Outre ces multinationales, un nombre important d’entrepreneurs disposant d’un capital économique et social plus important ont créé leur propre filiale d’importation de différents types de produits textile, chaussures, meubles et de produits manufacturés ou encore de biens d’équipement. La grande majorité de ces sociétés se sont par ailleurs récemment installées en Égypte, plus précisément au cours des  cinq dernières années, et leurs employés chinois, qui ne devraient légalement pas représenter plus de 10% de leurs effectifs[15], se caractérisent donc par une présence passagère ainsi que de nombreux allers-retours en Chine perpétuant de ce fait un réseau transnational et un flux migratoire continu.

L’autre raison du flou de cette présence tient à l’importance de l’immigration illégale de nombreux travailleurs, composée en grande majorité de femmes, qui vendent illégalement tous types de vêtements au porte à porte dans l’ensemble de l’agglomération cairote, une dynamique, là encore, très récente et qui s’étend peu à peu dans toute l’Égypte. Le caractère informel, mobile et visible de cette activité commerciale explique en grande partie le difficile recensement de la population chinoise en Égypte.

C’est principalement cette première catégorie de migrants qui va nous intéresser ici tant elle va, grâce à des conditions de vie et de travail plus favorables et disposant d’un capital économique conséquent, directement favoriser l’apparition de commerces communautaires au sein de la capitale.

Des restaurants exotiques préfigurant l’apparition de restaurants communautaires

L’apparition de nombreux restaurants asiatiques depuis la fin des années 1990 s’inscrit dans un contexte économique bien précis dans l’agglomération cairote : elle procède de l’ouverture économique engagée par le pays depuis l’Infitah[16][17]. Le pays a donc vu ouvrir un certain nombre de centres commerciaux, de cybercafés, de restaurants de type fast-food sous Sadate et la poursuite de cette dernière par Moubarak. L’ouverture de l’Égypte sur le système-monde et au processus de mondialisation s’est principalement bâtie au sein de la capitale, renforçant ainsi le phénomène de centralisation au sein du pays et permettant à cette dernière d’apparaître comme une interface privilégiée entre l’Égypte et le monde américains ainsi que de restaurants exotiques asiatiques (chinois, japonais ou thaïlandais) depuis le milieu des années 1990.

Les premiers restaurants chinois ont vu le jour, pour la plupart, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, coïncidant ainsi avec une relance des accords diplomatiques et commerciaux entre la Chine et l’Égypte et la montée en puissance économique et politique de la République Populaire de Chine (RPC)[18]. Cette simultanéité est à relever car l’engouement pour l’exotisme culinaire peut être en partie expliqué par le reflet des relations diplomatiques et le prestige attribué à une nation[19]. Ces établissements sont spatialement dispersés au Caire : il en existe dans les quartiers relativement aisés de Zamalek, Heliopolis, Mohandessin où ils côtoient souvent des commerces de restauration rapide implantés dans le pays depuis les années 1990 (KFC, Pizza Hut, McDonald’s, TGI’s Friday ou encore Subway)[20]. Ces restaurants sont fortement concentrés dans la banlieue de Helwan ; plus précisément dans le quartier de Maadi, banlieue cossue du Caire où réside la majeure partie des expatriés occidentaux d’Égypte[21] ainsi qu’une importante classe aisée égyptienne. Ce quartier étant un pôle d’attraction important de différents types de commerces, il n’est guère surprenant qu’il attire nombre de commerces alimentaires et de restaurants de fast-food ou gastronomiques. On y dénombre ainsi plus d’une dizaine de restaurants chinois de type exotique se concentrant principalement autour des grandes rues commerçantes.

Aperçu des restaurants exotiques : décors, main d’œuvre

Ces établissements ont pignon sur rue et jouent de leur visibilité et du caractère ostentatoire de leurs décorations pour attirer la clientèle. Leurs devantures se caractérisent par une mise en évidence de leur exotisme : la présence de lampions, caractères chinois (souvent péniblement écrits), statues de dragon ou de lion trônant à l’entrée et toit arc-bouté. A l’intérieur, des tableaux d’estampes chinoises (ou japonaises) ornent les murs, et pour renforcer l’image folklorique du restaurant, l’ambiance y est tamisée. Ces restaurants peuvent accueillir en moyenne une cinquantaine de clients et emploient une dizaine de personnes de la réception aux fourneaux.

Si l’ensemble de cette main d’œuvre est locale[22], les chefs cuisiniers, eux, sont très fréquemment d’origine chinoise. Ils vivent souvent en Égypte depuis plusieurs années, ont des contrats de travail d’une durée relativement longue (de trois à cinq ans) et sont originaires de diverses provinces chinoises (Ningxia, Canton ou Sichuan). Ils reviennent en Chine chaque été pour voir leurs familles, laissées derrière eux du fait de leur expatriation. Les propriétaires de ces restaurants, utilisant leurs différents réseaux pour les recruter en Chine, reconnaissent unanimement que les démarches administratives nécessaires à l’obtention d’un visa de travail légal sont très compliquées et onéreuses.

Profils

Les profils de ces établissements et de leurs tenanciers[23] sont multiples. On peut toutefois les regrouper en fonction de leurs origines culturelles ainsi que de leurs localisations dans la capitale.

Tout d’abord, on peut évoquer le cas de Peking, chaîne de restaurants chinois présente à Maadi, dans d’autres quartiers du Caire tels que Garden City, Zamalek, Nasr City[24] mais aussi dans d’autres villes telles qu’Alexandrie ou encore Sharm El Sheikh. Originaire de la province du Shandong, le père de l’actuel propriétaire quitta le nord de la Chine sous la menace d’une invasion nippone en 1933 pour rejoindre l’Égypte où il fonda quelques années plus tard une famille en se mariant avec une Égyptienne. Le commerce ouvrit ses portes en 1963 grâce à l’appui financier d’autres familles chinoises, en provenance notamment de Canton. Le restaurant, qui fut tout d’abord une entreprise familiale de taille modeste localisée rue du 26 juillet dans le centre-ville du Caire, s’est transformé depuis les années 1980 en une chaîne de restauration employant aujourd’hui plus de 600 personnes et devenue l’enseigne de restauration chinoise la plus connue en Égypte. Le profil migratoire très atypique de son propriétaire ne dénature en rien le caractère exotique du restaurant dans la mesure où celui-ci, bien qu’ayant été financé de manière communautaire par un système de tontine, visait dès l’origine la clientèle locale[25] et non communautaire[26]. Grâce au succès entrepreneurial de cette chaîne, M. Yan est régulièrement montré en exemple par l’ambassade, témoignant d’une diplomatie active récente de la RPC envers les Chinois d’outre mer ayant quitté le pays avant les réformes[27].

M. Mina Nabil est le propriétaire du restaurant Lan Yuan se situant à quelques mètres d’un autre restaurant chinois, Dragon House[28], dans la principale rue commerçante de Maadi. Son père tenait un restaurant italien au même endroit ouvert dans les années 1980. L’actuel propriétaire reprend la boutique familiale après un séjour d’études aux États-Unis où il découvre la popularité des restaurants et des traiteurs asiatiques auprès de la population américaine. Fort de cette expérience, il va en 1999 transformer le restaurant italien en un restaurant chinois espérant pouvoir attirer une plus grande clientèle ; ce bien avant la présence de ressortissants chinois dans le quartier. Bien qu’il n’ait qu’une connaissance très approximative de la culture chinoise, et de sa gastronomie, il va s’inspirer de ses observations et de ses liens avec des employés du Peking pour modifier son établissement et sa nourriture.

Outre ces restaurants situés dans les quartiers commerciaux ou résidentiels du Caire, on trouve dans une moindre mesure une concentration de ces établissements dans le quartier de Gizeh, quartier touristique par excellence où se situent les pyramides du même nom. Le restaurant Wang Fu, situé dans la rue des pyramides, est caractéristique de ce type d’établissements. Son propriétaire[29] est un ancien guide touristique parlant couramment mandarin. Il fut l’un des premiers guides à viser les clientèles chinoise, taïwanaise et malaisienne. Il a privilégié l’étude de cette langue en pariant sur un essor du tourisme chinois en Égypte, qui est principalement apparu à la fin des années 1990[30]. Marié entre-temps à une Taïwanaise, il décide de se lancer dans la restauration en mobilisant ses propres fonds en 1998 avec un associé mongol afin de satisfaire les besoins culinaires des touristes en visite dans la capitale, son ancien travail et les réseaux qu’il a établi facilitant la venue de clients[31]. Le restaurant a par ailleurs ouvert une branche à Louxor, ville touristique du sud de l’Égypte, et ne constitue plus la seule activité commerciale de l’entrepreneur[32].

Or si le tourisme est souvent décrit comme l’un des facteurs permettant l’apparition de commerces exotiques, le phénomène est ici totalement inverse à ce à quoi il fait référence dans les pays développés : ce ne sont pas des touristes égyptiens ayant visité la Chine qui vont créer une demande d’exotisme asiatique mais bel et bien des touristes chinois qui vont y retrouver leurs propres plats, y apprécier leur propre cuisine, avec en option une vue sur les pyramides.

Plats et manières de table

Les différences entre les deux types de restaurants chinois exotiques et communautaires s’illustrent tout particulièrement dans les menus, les différents plats proposés ainsi que les manières de table.

Les restaurants exotiques proposent leurs menus en anglais et en arabe, ordonnant les plats dans le moule de la « trilogie occidentale »[33] entrée-plat-dessert tout en divisant les plats principaux en fonction des viandes utilisées. On retrouve de nombreux plats similaires dans ces établissements tels que les dimsums, les rouleaux de printemps, le bœuf aux oignons et le porc à la sauce aigre douce entre autres. Ces plats partagent souvent une origine commune : ils sont issus principalement de la gastronomie cantonaise[34], ainsi que dans une moindre mesure de la gastronomie pékinoise (le fameux canard laqué) et sichuanaise (poulet kungpao).

Les plats proposés dans les restaurants exotiques n’appartiennent pas tous à la gastronomie chinoise : on peut aussi y commander des plats à base de curry et de riz basmati provenant de la cuisine indienne ainsi que de nombreux plats thaïlandais (bœuf aux ananas ou bananes au lait de coco) très appréciés dans ces établissements qui se définissent pourtant comme des « restaurants chinois » et non pas « asiatiques ». On constate un indéniable métissage culinaire et une profusion de plats hybrides qui s’illustrent dans cette cuisine, au carrefour entre la cuisine chinoise et occidentale, et qui peut aboutir à des plats plus proches de la cuisine fusion que de la cuisine exotique[35]. Les clients les plus jeunes ne sont pas en reste : il existe des menus pour enfants proposant des rouleaux de printemps accompagnés de frites et des glaces pour le dessert.

Les manières de table de ces restaurants sont proches des manières de table des restaurants gastronomiques occidentaux : contrairement aux manières de table populaires locales qui privilégient une grande cuillère ou l’usage direct des mains pour le repas, on se sert ici obligatoirement de ses couverts, voire des baguettes[36]. Les plats commandés individuellement sont alors disposés face au client, qui rompt là encore avec la convivialité et le partage des repas traditionnels égyptiens où les différents plats sont disposés en milieu de table et à la disposition de tous.

Le goût et les saveurs de ces plats sont très éloignés de leur origine supposée, pourtant l’ensemble de ces restaurants utilisent sensiblement le même type de produits (légumes, viandes, sauces) que dans la cuisine traditionnelle et emploient des chefs chinois hautement qualifiés. Il apparaît que ces chefs ne sont pas employés pour leurs qualifications et leurs savoir-faire initiaux mais principalement pour leur origine ethnique : leur ethnicité est ainsi mise en avant dans les différents tracts des magasins[37] comme un argument marketing. Ces chefs cuisiniers ont été contraints de réapprendre à cuisiner une nourriture chinoise moins assaisonnée (en sauce, sel, poivre et piment) où les dosages, la cuisson et la disposition des mets sont totalement différents de ceux de Chine continentale dans le but de satisfaire une clientèle locale. Certains propriétaires ont d’ailleurs fait appel à des cuisiniers égyptiens pour former ces cuisiniers à la préparation de ces plats chinois locaux, en partant de la simple affirmation : « Si on l’avait laissé faire sa propre cuisine, personne ne viendrait manger chez nous »[38].

Cette apparente contradiction entre attrait pour une cuisine étrangère, exotique et un certain conservatisme est connue sous le nom du « paradoxe de l’omnivore »[39]. Les restaurants exotiques, tout en proposant une nourriture marquée et étrangère, sont donc contraints de s’adapter aux goûts locaux[40] à la manière des fast-foods mondialisés de type McDonalds[41] : la gastronomie locale influence les goûts et les préférences alimentaires des individus malgré une mondialisation gastronomique accrue dont la gastronomie chinoise est un exemple parmi d’autres. Cette comparaison entre gastronomie chinoise et fast-food peut paraître surprenante, elle revient pourtant régulièrement dans nos entretiens avec les propriétaires de ces restaurants qui sont fiers de proposer une nourriture étrangère « plus saine et plus raffinée que la nourriture américaine »[42] ; la restauration fast-food étant ici directement assimilée à la gastronomie américaine.

Si ces plats exotiques sont relativement moins épicés et moins assaisonnés, l’addition, quand à elle, demeure corsée. Le prix d’un « plat de résistance », comportant de la viande et des légumes, oscille entre 30 et 50 livres égyptiennes (entre 4 et 6 euros) dans un pays où près de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté[43] et où le salaire moyen par habitant en milieu urbain est de 500 livres par mois (soit environ 60 euros).

Mimétisme alimentaire et distinction sociale : un essor de l’exotisme en trompe l’œil ?

L’alimentation est considérée comme une des pratiques où les différences sociales persistent à être marquées[44]. Force est de constater que ce caractère se retrouve amplifié dans le cas de ces restaurants qui s’adressent principalement aux catégories sociales supérieures de la population.

Contrairement aux commerces alimentaires exotiques, tels que les döner kebab en Allemagne ou les traiteurs asiatiques en France qui s’adressent à une clientèle large et proposent des produits à des prix inférieurs à ceux pratiqués par les autres restaurants et commerces alimentaires traditionnels, l’exotisme est ici un privilège réservé à une couche très aisée de la population. Une importante partie de cette clientèle égyptienne est composée de professions libérales et de cadres ainsi que de jeunes égyptiens issus d’un milieu favorisé et scolarisés dans des établissements étrangers. La clientèle de ces restaurants chinois était à l’origine principalement composée d’expatriés[45], puis la clientèle égyptienne s’est peu à peu développée pour devenir majoritaire. En l’absence de données empiriques pouvant confirmer ce constat, cette hypothèse semble confirmée par nos entretiens avec les différents propriétaires des restaurants ainsi que par leurs stratégies commerciales : « La clientèle visée au début était la clientèle expatriée américaine et européenne. Ces clients amènent souvent d’autres connaissances égyptiennes, qui vont elles aussi revenir avec d’autres clients égyptiens »[46].

Cette stratégie commerciale illustre deux phénomènes liés qui semble être décisifs dans l’essor de la demande d’exotisme alimentaire chinois mais aussi japonais en Égypte : l’occidentalisation des habitudes et des modes de consommation des classes aisées ainsi que la distinction sociale inhérente à ces pratiques.

L’occidentalisation, ou plutôt l’américanisation[47] des goûts, des modes et des pratiques de consommation des catégories aisées et urbaines de la société égyptienne s’illustre à travers de multiples exemples[48] qui tendent à être peu à peu adoptés par une partie de la classe moyenne égyptienne[49]. Le succès de ces restaurants chinois ne découle donc pas principalement de la nature propre de cet exotisme mais bien plus du succès de celui-ci aux États-Unis qui va être constaté par une partie des consommateurs égyptiens à travers les voyages, les séries ou les films américains et surtout par la proximité dans la vie quotidienne avec les milieux expatriés qu’ils vont imiter.

Le prestige social rattaché à la consommation de certains produits alimentaires a été traité par de nombreux travaux[50], le caractère exotique de ces produits n’induisant en rien ce phénomène : « Pour adopter un aliment étranger, il ne suffit pas qu’il soit disponible ; il faut d’autres conditions, par exemple qu’on le sache apprécié par un groupe social supérieur ou par un peuple prestigieux »[51]. La forte concentration de ces restaurants exotiques dans le quartier de Maadi s’expliquerait donc par un mimétisme des pratiques alimentaires des expatriés américains et occidentaux résidant dans le quartier. Ce processus se constate aussi bien dans l’ordonnancement des plats, l’utilisation des couverts et des menus pour enfants, que dans les choix stratégiques des restaurateurs. Le restaurant Peking propose par exemple un nouveau concept marketing « Peking in a box », suivant le modèle des traiteurs asiatiques des États-Unis, « comme dans les séries américaines »[52]. Par ailleurs, ce même restaurant va ouvrir une branche de salon de thé « PekingTea hHouse », très certainement moins proche des traditionnels salons de thés chinois que des cafés de type Starbucks (ô combien différents des cafés chicha populaires) qui connaissent un succès important au Caire auprès des catégories de clients jeunes et aisées.

L’apparition de ces restaurants chinois exotiques, antérieure rappelons-le à l’apparition d’une communauté chinoise dans le quartier, semble donc plus liée à l’american way of life qu’à un réel attrait pour la Chine bien que les liens diplomatiques, la présence ancienne de migrants chinois et l’essor du tourisme y aient joué un rôle favorable.

Les restaurants communautaires : entre logiques de séparations et d’intégration progressive

Alimentation et migration : rappel théorique

Le phénomène migratoire conduit à la mise en contact de systèmes alimentaires et de cultures gastronomiques différentes, ceux de la société d’accueil et ceux des populations migrantes. Ces pratiques alimentaires peuvent être modifiées dans de nombreuses dimensions : les formes d’approvisionnement, le mode de préparation et le goût des plats, le rythme et la durée des repas, les règles d’hospitalité en sont autant d’exemples. Les migrants sont, du fait de ce contact quotidien avec la société d’accueil, soumis à un processus d’acculturation pouvant aboutir à plusieurs stratégies possibles : l’assimilation, la séparation ou encore l’intégration[53]. Ces modifications dépendent principalement des projets migratoires des migrants et le contexte local de la société d’accueil qui va influencer les pratiques alimentaires en question.

Localisation et stratégies d’implantation des restaurants communautaires.

Les restaurants chinois de type communautaire sont principalement apparus au cours des cinq dernières années au Caire. Ils sont d’un standing variable mais souvent inférieur aux restaurants évoqués précédemment, allant du petit restaurant-cantine (canjing) à des restaurants plus gastronomiques (fanguan). Ces établissements se concentrent principalement autour de deux zones d’habitation où la population chinoise est importante : la banlieue de Maadi précédemment évoquée ainsi que le quartier d’Al Darassa, plus précisément à côté du campus de l’université d’Al Azhar.  L’université islamique de renom accueille en son sein de nombreux étudiants chinois[54] issus des minorités hui ou ouïghour mais aussi des étudiants asiatiques venus de Malaisie, d’Indonésie ou encore des Philippines.

Ainsi, dans l’une des rues avoisinant le campus, on retrouve une dizaine de petits restaurants tenus par des élèves ou des anciens élèves de l’université islamique ainsi que des cybercafés[55] où la clientèle y est essentiellement composée d’étudiants chinois. La ressemblance entre ces établissements, aussi bien leur devanture que leurs décors, avec ceux tenus par les minorités musulmanes de Chine continentale est frappante[56]. Leur identité ethnico-religieuse y est affirmée avec de nombreuses calligraphies aux côtés d’inscriptions issues du Coran écrites en mandarin. Les serveurs ou serveuses ainsi que les tenanciers y sont habillés avec leurs tenues habituelles : turban ou hijab des minorités musulmanes chinoises de style différent de ceux que porte la population musulmane locale. Cette concomitance entre fait minoritaire et fait migratoire est à relever tant elle est caractéristique des commerces communautaires[57].

L’autre zone principale de concentration de ces restaurants communautaires est le quartier de Maadi. A la différence des restaurants exotiques, les restaurants communautaires sont situés à l’écart des grandes rues commerçantes et animées, plus précisément dans les nouveaux quartiers résidentiels qui se sont construits au cours des années 1990 en bordure du centre historique du quartier. Dans ces quelques rues sont présents quelques commerces banals[58] tels que des épiceries, des boutiques de vêtements mais aussi d’autres commerces tenus par des Chinois comme des salons de coiffure et des salons de beauté[59]. Les restaurants chinois présents dans cette zone sont de taille modeste, pouvant accueillir une dizaine de clients et d’apparence beaucoup plus discrète que les restaurants exotiques. L’organisation spatiale de ces restaurants témoigne là encore d’une différence importante avec les restaurants exotiques par comme la présence par exemple de salons VIP ou de karaokés pour certains de ces restaurants d’un standing supérieur. Les décors y sont moins extravagants, moins ostensibles et si quelques décorations traditionnelles ornent les murs c’est principalement pour célébrer la nouvelle année[60]. Le choix géographique de l’implantation de ces commerces communautaires est dû à deux facteurs déterminants : non seulement la zone est un quartier d’habitation pour de nombreux employés chinois[61] mais elle se situe à quelques kilomètres du chantier d’exploitation de marbre de Chaq Al-Teabane, l’une des rares zones industrielles où travaillent, dans de nombreuses micro-exploitations, un nombre important d’ouvriers et d’exploitants chinois (maître ou contremaitre de chantier).

Profil migratoire des tenanciers

La présence de commerçants étrangers est intrinsèquement liée à la présence d’une main d’œuvre ouvrière étrangère[62][63], de quitter son travail pour s’établir à son propre compte. Contrairement aux autres entrepreneurs présents en Égypte, les futurs tenanciers bénéficient d’un capital économique et social moins conséquent mais suffisant pour monter un restaurant, : la restauration nécessitant des stocks à court terme ainsi qu’une immobilisation de capital moindre que d’autres types de commerce. qui demeure pourtant très limitée en Égypte. Ceci traduit un profil migratoire et social souvent similaire entre les différents tenanciers de ces établissements : l’homme de la famille est parti travailler sur le chantier en tant que contremaître, puis décide quelques années plus tard, pour diverses raisons

La nature même de ces commerces alimentaires les incite à faire appel à de la famille proche : leurs femmes viennent les rejoindre puis, si les affaires sont florissantes, ils n’hésitent pas à ouvrir un autre restaurant et faire appel à leurs nièces ou neveux qu’ils encouragent à s’installer en Égypte lors de leurs retours annuels en Chine, pour que ces derniers reprennent leurs commerces initiaux tandis qu’ils ouvrent un restaurant de taille et de gamme supérieure un peu plus loin. L’entraide et la mobilisation des capitaux nécessaires à l’installation (frais de voyages, démarches administratives pour l’obtention d’un permis de séjour) et à l’investissement (prêt du commerce initial) ne sont donc pas d’ordre communautaire, mais strictement familial : ils se rapprochent plus d’un système de parrainage que d’un système de tontine classique et favorisent un processus auto-reproducteur dans le cadre de cette migration en chaîne. En effet, les nouveaux tenanciers vont avoir les mêmes aspirations que leurs aînés et tenter de faire fructifier leurs activités pour ouvrir un autre restaurant à leur tour.

On retrouve le même profil et le même phénomène migratoire dans de nombreux autres pays africains[64] mais aussi européens[65], à la nuance près qu’on note une logique de regroupement familial encore plus importante pour ce type de commerce et une forte surreprésentation des migrants en provenance du Dongbei. La région, ancienne zone industrielle majeure, fut délaissée lors des réformes économiques des années 1970 et est devenue depuis plusieurs années déjà, une région d’émigration de xia gang : une catégorie sociale composée d’ouvriers ou d’employés, d’âge avancé, autrefois privilégiés et dorénavant déclassés n’ayant ni le capital économique ni le capital social nécessaires pour monter leurs propres affaires en Chine[66] surtout dans ce type de commerce où le marché est saturé.

Des règles culinaires spécifiques

Les menus de ces restaurants sont écrits en caractères chinois simplifiés ainsi qu’en anglais. Ces menus sont soit sur une feuille imprimée, dans les restaurants bas de gammes, soit en papier plastique avec les photos des différents plats, à l’identique des restaurants hauts de gamme de Chine. Les différents plats du jour sont souvent écrits (en caractère chinois) sur une ardoise accrochée à l’entrée pour prévenir les clients de l’arrivée de produits frais. Ces restaurants pratiquent des prix relativement inférieurs, à standing égal, à ceux des restaurants exotiques, bien qu’il soit difficile de les comparer tant les plats sont différents.

Les plats et leurs prix ne constituent pas l’unique différence entre les restaurants communautaires et les restaurants exotiques : les horaires d’ouverture, les règles d’hospitalité ainsi que les manières de table y sont, là aussi, radicalement différents. Les restaurants communautaires ont ainsi tendance à fermer beaucoup plus tôt que les autres commerces (exotiques ou banals) : leur principale clientèle déjeune et dîne beaucoup plus tôt, entre  11h et  13h puis entre  19h et  20h, tandis que les locaux ont tendance à se restaurer à des horaires beaucoup plus tardifs. A leur entrée, les clients se voient servir une tasse de thé avant de commander leurs plats comme il est de rigueur dans les restaurants traditionnels chinois, où le thé remplace les boissons fraîches lors de la dégustation.[67]. Les plats y sont servis au centre de la table et sont partagés conformément à la convivialité de la cuisine chinoise. Point de convenance, de solennité et de formalité dans ces restaurants contrairement aux restaurants exotiques : le succès d’un repas ou d’un banquet en Chine se mesurant aussi bien à l’abondance, la diversité et la qualité des mets que des bruits de la vaisselle et le brouhaha des convives[68], la sociabilité alimentaire y est beaucoup plus forte.

L’importance de l’alimentation pour les migrants chinois

Les multiples différences entre ces restaurants communautaires et les restaurants exotiques précédemment évoquées s’expliquent par la nature de la clientèle visée aspirant à des besoins respectifs différents. La clientèle chinoise interviewée se distingue par l’attachement qu’elle porte à la gastronomie et à la nourriture chinoise classiques, qui font : elle fait partie de leur culture[69]. La nourriture égyptienne leur paraît tour à tour « étrange »,  « originale »,  « distrayante » mais ne répondant aucunement à leurs besoins alimentaires quotidiens : ils conservent leurs habitudes alimentaires aussi bien chez eux, où ils cuisinent de la nourriture chinoise, qu’à l’extérieur où ils se restaurent principalement dans les restaurants communautaires. Si cette clientèle chinoise est au fait de l’existence de restaurants chinois exotiques dans le quartier, et en est plutôt fière dans l’ensemble tant elle témoigne à leurs yeux de la renommée internationale de leur culture, elle ne s’y rend que très rarement pour de multiples raisons d’ordre gastronomique ou financier.

L’alimentation est l’une des préoccupations majeures de ces expatriés chinois, n’hésitant pas à se renseigner préalablement à leur installation sur les types d’aliments disponibles sur le marché local et sur les différentes adresses des restaurants chinois de la capitale[70]. Si cette clientèle est ravie et rassurée de retrouver une grande variété de plats et de mets typiquement chinois, certains avouent que les plats à base de porc leurs manquent cruellement.

Outre les explications purement culturelles de cet attachement alimentaire à la gastronomie chinoise traditionnelle qui s’illustre par l’apparition de ces restaurants proposant une nourriture plus traditionnelle, la spécificité de cette migration ainsi que la fonction sociale que ces restaurants jouent auprès des migrants sont des facteurs déterminants.

Une clientèle qui transpose ses habitudes de consommation dans une logique de séparation

L’attrait pour ces différentes cuisines régionales est reconnu par de nombreux clients chinois qui alternent entre les différents restaurants communautaires du quartier, manifestement très satisfaits de la grande variété de plats qui s’offrent à eux. : « Mon principal souci lorsque je me rends dans un pays étranger c’est d’y trouver un vrai restaurant chinois, mon deuxième souci c’est d’y trouver un restaurant de ma région natale.»[71], « On aime alterner entre les différents plats, on choisit donc nos sorties hebdomadaires au restaurant en fonction de l’envie qu’on a pour tel ou tel plat »[72].

Or ces habitudes de consommation ne sont pas uniquement d’ordre culturel mais aussi social : ces employés et différents entrepreneurs proviennent d’un milieu urbain aisé où les sorties au restaurant sont fréquentes. Cette clientèle se rend en moyenne deux à trois fois par semaine dans les différents restaurants chinois du quartier de Maadi, ils y déjeunent et dînent aux mêmes horaires qu’en Chine et conservent ainsi leurs habitudes de consommation. Ces migrants définissent majoritairement leur installation au Caire comme « passagère » et revendiquent des liens forts avec leur pays d’origine[73], témoignant d’une logique de séparation revendiquée qui n’est pas uniquement d’ordre alimentaire mais aussi identitaire et qui s’explique par la courte durée de leurs contrats de travail. Du fait de la concentration géographique et de la proximité sociale et culturelle de ces employés qui fournissent le gros de la clientèle de ces restaurants, ils ne se socialisent que très rarement avec des locaux et privilégient souvent les sorties et les loisirs entres collègues ou connaissances.

Il en va de même pour les étudiants chinois Azharis qui sont issus très fréquemment issus d’un milieu relativement moins aisé mais suffisant pour supporter le coût élevé des études supérieures à l’étranger. Car si certains étudiants bénéficient d’une bourse de la part du gouvernement chinois, bon nombre d’entre eux forment viennent de l’élite intellectuelle et économique des minorités musulmanes des différentes provinces chinoises. Outre leurs situations économiques et sociales plutôt favorables, la nature même de leur vie d’étudiant les incite souvent à prendre d’avantage de repas à l’extérieur de leur campus : « On n’a pas le temps, ni l’envie de faire la cuisine nous-mêmes alors on se donne rendez-vous dans ces restaurants. C’est plus facile et c’est pas très cher.»[74]  Les étudiants s’y retrouvent donc régulièrement en fin de journée ou durant le week-end.

Ces restaurants vont d’ailleurs être un moyen pour de nombreux employés chinois de se socialiser avec des membres de la communauté en dehors de leur travail et en l’absence de leurs familles. Ces employés de multinationales chinoises sont majoritairement de jeunes diplômés soumis à un milieu où la concurrence entre collègues de travail est forte[75] : « J’ai rencontré beaucoup de mes amis chinois au Caire grâce aux restaurants chinois ou via QQ[76] […] On peut plus librement parler de notre travail, comparer nos salaires vu qu’on ne travaille pas dans la même entreprise.» [77]

Ces restaurants sont donc des lieux de socialisation incontournables pour la communauté chinoise et la pratique du mandarin est commune à l’ensemble de ces restaurants. Le processus migratoire et la distance favorisent une proximité, une sociabilité accrue entre les membres de cette communauté. Ainsi on n’hésite pas à interroger le client voisin sur sa région d’origine lorsque son accent paraît familier, discuter avec le ou la propriétaire pendant que le chef prépare la commande du midi. Dans les restaurants plus gastronomiques, on amène ses amis pour sortir, fêter un évènement, célébrer la signature d’un contrat ou une récente promotion professionnelle. La télévision, branchée sur CCTV[78], permet aux clients de se tenir au courant de l’actualité du pays d’origine. Une presse communautaire, issue des différentes associations de Chinois en Égypte, rédigée entièrement en chinois simplifié, est par ailleurs disponible dans la totalité de ces restaurants. Cette presse vise là encore à se tenir au courant de l’actualité chinoise mais aussi des différents événements communautaires organisés par l’ambassade ou par les associations rattachées à cette dernière. On y retrouve d’ailleurs l’adresse des différents restaurants chinois du Caire et des commerces alimentaires informels de Maadi tels que les ateliers de production de tofu[79].

Toutefois, une clientèle extracommunautaire est apparue progressivement dans ces restaurants, particulièrement dans le quartier de Maadi. Un certain nombre de fidèles clients aux profils très variés (expatriés ou étudiants, américains, européens, coréens et japonais) composent aujourd’hui près du tiers de la clientèle de ces établissements communautaires et participent pleinement à leur réussite économique. L’attraction d’une clientèle extracommunautaire explique donc les menus traduits en anglais dans l’ensemble de ces restaurants mais aussi le standing plus élevé ainsi que les décors sensiblement plus folkloriques des restaurants ayant ouvert plus récemment dans le quartier. Ces restaurateurs ont su tirer partie de la proximité géographique entre la communauté chinoise et les différentes communautés expatriées du quartier habituées à se restaurer à l’extérieur de leur domicile du fait de leurs habitudes de consommation et de leurs revenus importants. Indirectement, les stratégies de localisation purement communautaires de ces restaurants ont permis une perméabilité de la clientèle bénéficiant beaucoup plus aux restaurants de types communautaires qu’aux restaurants exotiques. En captant une partie de cette clientèle expatriée, les restaurateurs confortent progressivement la viabilité économique et financière de leurs commerces et par là même, leur installation en Égypte.

Conclusion

L’apparition de restaurants chinois au Caire répond à des logiques radicalement différentes en fonction de la nature de ces établissements, tantôt exotique, tantôt communautaire. Les restaurants exotiques mobilisent un imaginaire folklorique, proposent des plats hybrides et visent une clientèle cosmopolite tandis que les restaurants communautaires, plus modestes, offrent une gastronomie plus traditionnelle, souvent régionale, afin de satisfaire une clientèle chinoise soucieuse de retrouver les saveurs et les mets régionaux mais aussi de perpétuer les manières de table. Ces restaurants communautaires forment de véritables îlots culturels où l’on peut perpétuer non seulement ses habitudes alimentaires, ses pratiques culinaires mais aussi sa langue. Pourtant les notions de « communautaire » et d’« exotique » définissant la nature de ces établissements ne revêtent pas le même sens que l’on retrouve dans la littérature scientifique qui s’est principalement attachée à décrire les processus en œuvre au sein de pays développés. Sans être en marge de ce processus, le cas de la mégalopole du Caire illustre un certain nombre de différences liées à des conditions économiques et sociales qui se retrouvent dans les pays en voie de développement.

En effet, le principal facteur de l’apparition de l’exotisme alimentaire chinois en Égypte n’est pas d’ordre migratoire mais tient plus de la popularité de la gastronomie chinoise en Occident qui va influencer une partie aisée de la population cairote. Ainsi, contrairement à l’enchaînement classique, les restaurants exotiques sont apparus avant les restaurants communautaires et leurs propriétaires sont, dans leur grande majorité, des ressortissants égyptiens ne partageant pas toujours de liens particuliers avec la Chine et sa gastronomie. Le standing de ces établissements n’est pas varié mais au contraire monolithique : l’exotisme demeure un luxe en Égypte favorisant un processus de distinction sociale par le goût.

Les restaurants communautaires n’évoluent pas dans des réseaux strictement ethniques comme c’est le cas en Europe ou aux États-Unis mais sont contraints de s’adapter aux conditions locales à travers leur approvisionnement qui se fait principalement via des commerces de type banal lorsqu’ils ne se font pas par les nombreux allers-retours au pays permettant l’achat de denrées essentielles à la cuisine chinoise comme les sauces ou le thé. Si ces établissements sont dirigés principalement par des membres de la famille, ils sont souvent contraints d’employer des Égyptiens pour palier leur manque de compétences linguistiques (en anglais ou en arabe) et faciliter le bon fonctionnement de leurs commerces (face à des clients locaux, occidentaux ou l’arrivée fortuite d’un inspecteur du travail).

Actuellement, les tenanciers des établissements exotiques ne voient pas l’émergence de ces restaurants communautaires comme une concurrence, les désignant avec mépris ou ignorant totalement leur existence. Or si les différences sont toujours importantes entre ces établissements, certains restaurants communautaires tendent peu à peu, proximité géographique aidant, à élargir leurs clientèles, changeant ainsi progressivement la nature de leurs établissements. Un enchaînement entre logique communautaire puis exotique en vue d’une ascension économique, comparable à celui que l’on a connu dans d’autres pays, s’opère bel et bien.


[1] Serge MICHEL, Michel BEURET, La Chinafrique : Pékin à la conquête du continent noir, Editions Grasset & Fasquelle, 2008

[2] Les restaurants exotiques, fréquentés principalement par des locaux, apparaissent habituellement plus tard que les restaurants communautaires qui s’adressent à la communauté émigrée.

[3] Bertrand BADIE, Marie-Claude SMOUTS, Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Presses de Sciences Po/Dalloz (Amphithéâtre), 1999.

[4] Guillaume DEVIN (dir.), Les solidarités transnationales, L’Harmattan (Logiques politiques), 2004.

[5] L’exotisme étant comme la figure de l’étranger une notion subjective, il en est difficile d’en déterminer les contours. Il est par exemple lié en Europe à une « région chaude », ce qui n’est bien entendu pas le cas pour l’Égypte.

[6] Faustine REGNIER, Les constructions sociales de l’exotisme : Comparaison France-Allemagne, Thèse pour le doctorat de Sociologie IEP de Paris,. P.40

[7] Emmanuel MA MUNG, Gildas SIMON, Commerçants maghrébins et asiatiques en France : Agglomération parisienne et villes de l’Est. Recherches en Géographie. Editions Masson 1990

[8] Anne RAULIN, « L’ethnique au quotidien. Diaspora, marchés et cultures métropolitaines. », Revue Française de Sociologie, 2001.

[9] La communauté chinoise du Caire n’a été que peu traitée jusqu’à présent par rapport à la présence chinoise en Afrique subsaharienne ou en Algérie par exemple.

[10] « Hadd rayeh ‘ataba ? Hadd rayeh bekîn ? » (Quelqu’un va à ‘Ataba ? Quelqu’un va à Pékin ?). Parodie de la manière dont certains transports collectifs appellent les clients potentiels dans la rue (‘Ataba étant un quartier populaire de la capitale), Al Masri al Youm daté du 04/03/2010.

[11] Les estimations sur la présence chinoise pour l’ensemble du continent varient entre 500  000 et 750 000 personnes, l’Afrique du Sud englobant à elle seule près d’un tiers de cette population.

[12] Chiffre émanant du bureau des affaires des Chinois d’outre-mer, Qiaowu Bangongshi 侨务办公室.

[13] 旅埃华 Aiji qiao, (Journal des Chinois en Égypte), n°1 2009 p.34.

[14] Entre autres : Huawei, Hong Hua et KPEC rattachés au géant SINOPEC et CNPC, Nile textile Group, China’s Brilliance Automobile Co.

[15] Les entreprises, étrangères ou égyptiennes, sont en effet soumises à un plafond de 10% de main d’œuvre étrangère conjugué à l’interdiction aux résidents étrangers de travailler sans autorisation du Ministère.

[16] L’infitah (littéralement l’ « ouverture ») renvoie à la libéralisation de l’économie égyptienne et son ouverture au marché mondial sous la présidence d’Anouar Sadate au milieu des années 1970.

[17] Delphine PAGES, Leila VIGNAL, « Formes et espaces de mondialisation en Égypte. Une lecture spatiale des changements récents »,. 1998 Revue de géographie de Lyon, 1998, vol. 73, p.247.

[18] L’attribution des J.O. à Pékin, de l’exposition universelle à Shanghai ainsi que l’entrée de la RPC au sein de l’OMC en 2001 en sont des exemples parmi d’autres.

[19] Op.Cit.

[20] Licences de ces établissements appartenant au groupe Americana, société d’origine égypto-koweïtienne.

[21] Le quartier abrite le Cairo American College, le Lycée français ainsi que de nombreuses crèches et écoles primaires pour les expatriés (et des multinationales occidentales).

[22] Les serveurs égyptiens sont habillés en tenue traditionnelle chinoise.

[23] Nous entendrons par tenancier le responsable économique de l’établissement.

[24] Quartiers où se concentre la classe moyenne aisée égyptienne.

[25] Entretien avec M. Mahmoud Abdel Rahman, assistant de M. Yan.

[26] La population en provenance de Chine se limitait alors à moins d’une centaine d’individus aux parcours migratoires très différents. Source de l’Ohio State University.

[27] Carine PINA GUERASSIMOFF, « Le renouvellement des perspectives transnationales de la Chine », Critique internationale, n°32, mars 2006.

[28] Restaurant exotique, lui aussi, ouvert en 2002 par une ressortissante de Hong Kong.

[29] Entretien avec M. Ashraf Aliwa.

[30] Près de 100 000 touristes chinois en Égypte pour l’année 2009 selon Source de l’Office du tourisme.

[31] La visite des principaux sites touristiques via des tours opérateurs est souvent précédée ou suivie d’une excursion dans les boutiques ou les restaurants avec lesquels les guides ont des accords moyennant une contrepartie financière en fonction des gains engendrés.

[32] Il s’est lancé en 2003 dans l’importation sur le marché égyptien de biens d’équipement et de machines outils produits en Chine, via sa propre filiale installée dans la zone commerciale de Yiwu.

[33] Claude FISCHLER, Jean-Paul CORBEAU, Manger : Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Odile Jacob, 2007.

[34] Gastronomie qui fut l’une des premières à s’exporter, avec le succès qu’on lui connait, dans le monde occidental du fait des nombreuses vagues d’émigration chinoise en provenance de Canton depuis le début du 20ème siècle.

[35] Le restaurant Peking propose ainsi des « tartes lee » et des « profiteroles wang » au dessert.

[36] Le propriétaire du Lan Yuan a ainsi créé un nouveau concept de baguettes reliées entres elles permettant aux profanes de s’en servir aisément et de « faire comme si ». Une invention qu’il compte bien rendre populaire auprès des autres restaurants asiatiques.

[37] Lu sur les tracts des différents restaurants exotiques chinois : « The real chinese ingredients, and recipes, prepared by a 1st class chinese chef » ou encore « Our chefs are first class chefs from China. »

[38] Citation de M. Mina Nabil.

[39] Claude FISCHLER, L’Homnivore : Le goût, la cuisine et le corps, Editions Odile Jacob, 1990.

[40] « Certes notre cuisine n’est pas de la nourriture chinoise classique, mais on apporte une partie de cette gastronomie à des Égyptiens n’ayant jamais goûté une cuisine aussi différente », Entretien avec M. Abdel Rahman.

[41] Paul ARIES, Les fils de Mcdo et la Macdonalisation du monde, L’Harmattan, 1997

[42] Citation de l’entretien avec M. Ashraf Aliwa.

[43] Selon un récent rapport de l’ONU sur la situation sociale des pays Arabes, 2009.

[44] Faustine REGNIER, Severine GOJARD et al., Sociologie de l’alimentation, La découverte, Repères, 2006.

[45] De nombreux témoignages de clients du Peking confirment ce constat.

[46] Entretien avec M. Mina Nabil.

[47] Serge LATOUCHE, L’occidentalisation du monde : essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire, La Découverte, 1989.

[48] Mona ABAZA, The changing consumer culture of modern Egypt : Cairo’s urban reshaping, Social, Economic, and Political Studies of the Middle East and Asia, 2006.

[49] Galal AMIN, Whatever happened to the Egyptians ? Changes in Egyptian society from 1950 to present. AUC press, 2000.

[50] Voir Pierre BOURDIEU, La distinction, critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.

[51] Jean Louis FLANDRIN, « Nourritures plaisirs et angoisses de la fourchette : Le lent cheminement de l’innovation alimentaire », Autrement,  n°108, 1989.

[52] Citation de M. Abdel Rahman.

[53] Marc DEIDERE, Selma TOZANLI, Les paradoxes des distances dans la construction des identités alimentaires par acculturation, Anthropology of Food, Décembre 2007.

[54] Environ 500 étudiants chinois s’y inscrivent tous les ans.

[55] Le beijing wangba par exemple est construit sur un modèle identique à ceux de Chine continentale où les programmes d’exploitation sont en mandarin ainsi que les musiques et films chinois.

[56] Nous pensons notamment aux petits restaurants hui et aux nombreux commerces alimentaires de brochettes et autres xiaochi tenus par des Ouïghours que l’on peut croiser dans les grandes villes chinoises (Observation in situ).

[57] Ibid.

[58] Vente de produits courants, sans marque ethnique et visant indifféremment tous types de clients.

[59] Souvent suspectés par la population du quartier ainsi que par les autorités d’être liés à des réseaux de prostitution, non sans raison d’ailleurs, cf.. « Chinese prostitution ring busted in Maadi », Al Masry al Youm, 13/09/2010.

[60] Le 13 février 2010 étant le début de l’année du tigre selon le calendrier chinois.

[61] Travaillant pour la société de télécom Huawei qui avait initialement installé ses bureaux dans le quartier avant de déménager dans la Ville du 6 Octobre (« nouvelle ville » construite à une vingtaine de kilomètres du Caire).

[62] Op.Cit.

[63] Qui peuvent aller d’une mésentente avec ses partenaires ou tout simplement d’un calcul des opportunités économiques locales.

[64] Antoine KERNEN, Benoit VULLIET, « Les petits commerçants et entrepreneurs chinois au Mali et au Sénégal », Sociétés politiques comparées, n°5, Mai 2008.

[65] Laurence ROULLEAU-BERGER, Nouvelles migrations chinoises et travail en Europe,. PUM, 2007.

[66] « Les déclassés du Nord, Une nouvelle migration chinoise en France », Revue européenne des migrations internationales, vol.21, n°3, 2005.

[67] Si cette pratique est liée à l’importance du thé dans la culture chinoise, elle l’est aussi pour des raisons sanitaires du fait de la mauvaise qualité de l’eau en Chine qui devait être bouillie pour être potable.

[68] Françoise SABBAN, « Art et culture contre science et technique. Les enjeux culturels et identitaires de la gastronomie chinoise face à l’occident », L’Homme, Tome 36, n°137, 1996.

[69] Le mot « wenhua » qui signifie culture, civilisation, ressort régulièrement de nos entretiens lorsque l’on demande à ces clients les raisons de leur attachement alimentaire à la gastronomie chinoise. Ceci est valable aussi bien pour la clientèle de Maadi que pour les étudiants Azharis.

[70] Informations qu’ils trouvent principalement sur Internet sur des forums d’expatriés.

[71] Entretien avec Mike Wu. Entrepreneur récemment installé en Égypte.

[72] Entretien d’un couple d’employés chinois de Huawei à la sortie d’un restaurant.

[73] Shannon McDONALD, Conceptualizing « Chinese Diaspora » A study of chinese migrants in Cairo, Thèse pour le Centre d’étude sur les migrants et les réfugiés, American University of Cairo, 2010.

[74] Entretien avec Abdallah et Omar, deux jeunes étudiants chinois d’Al Azhar rencontrés dans un restaurant chinois à proximité du campus.

[75] Jean-Louis ROCCA (dir.), La société chinoise vue par ses sociologues, Presses Sciences-Po, 2008.

[76] Mélange entre forum et messagerie instantanée particulièrement populaire en Chine.

[77] Entretien avec un jeune employé chinois d’une entreprise pétrolière.

[78] Chaîne d’information de la télévision publique chinoise disponible en Égypte depuis 2006 qui a, par ailleurs, lancé une chaîne d’information en arabe.

[79] Ateliers clandestins situés à l’intérieur d’immeubles non loin des restaurants communautaires.

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