« QUE FAITES-ICI ? VOUS N’AVEZ JAMAIS PÉCHÉ ! » – Compte rendu de la conférence donnée par M. Omar Saghi sur invitation de Sciences Po Monde Arabe

 – Compte rendu de la conférence donnée par M. Omar Saghi sur invitation de Sciences Po Monde Arabe –

Hugo Massa,
pour Sciences Po Monde Arabe

Ce jeudi 4 novembre 2010, Omar Saghi, sur invitation de Sciences Po Monde Arabe (SPMA), est venu présenter son dernier ouvrage, Paris-La Mecque, sociologie du Pèlerinage [1], issu de sa thèse en sciences politiques soutenue à Sciences Po l’année dernière. Malgré l’heure tardive et l’atmosphère feutrée qui pesait comme à son habitude sur l’amphithéâtre Jean Moulin, un parterre d’une petite centaine d’étudiants, professeurs et intéressés était au rendez-vous. Certains de ses anciens étudiants de Menton (collège universitaire de Sciences Po en région) avaient fait le déplacement pour écouter celui qu’ils respectent et admirent mais ont « du mal à considérer comme un vrai prof » [2] tant son style et son âge dénotent avec la figure classique de la fonction professorale. Après une courte présentation, le conférencier a invité l’audience à une série de questions-réponses.

Compte rendu, non chronologique, non exhaustif, et librement nourri de quelques pages de l’ouvrage, de notre rencontre avec ce jeune professeur atypique et prometteur.

La Mecque, le pèlerinage, le hajj. Omar Saghi s’y rend pour la première fois en février 2003, non sans hésitation, en ces temps de tensions internationales certaines [3]. Ses doutes s’avéreront infondés, tant le lieu saint est apolitique : à la veille de l’invasion américaine, le salut individuel et la bonne tenue dans l’espace public occupent l’essentiel des prêches. Notre auteur y trouvera cependant, de manière plutôt inattendue, le point de départ d’une réflexion, toute autre, qu’il allait conduire sur plusieurs années : le pèlerinage n’est pas, comme il le redoutait, un monde essentiellement associé au troisième âge. Qui sont ces (très) jeunes pèlerins issus du monde européen, et quel usage nouveau font-ils de cette obligation de foi ?

L’étude est avant tout une enquête de terrain, basée sur l’observation participative et anonyme – auprès de 50 pèlerins au total, 26 plus particulièrement – que l’auteur a choisi de retranscrire sous la forme littéraire du carnet de voyage. Alors amené à étudier les apports de ses lointains prédécesseurs qui ont entrepris ce voyage centripète vers le cœur du monde musulman, Omar Saghi souligne un autre phénomène symptomatique : la plume de ces illustres écrivains souvent « se dessèche », que le récit se fasse elliptique, comme chez Ibn Khaldoun [4], ou qu’ils aient recours au plagiat, comme Ibn Battouta [5]. Comme si tout avait été dit sur le hajj. Comme si d’une part le hajj ne relevait que du dogme, de normes religieuses issues des textes sacrés et de siècles d’exégèse, et d’autre part imposait un « trop-plein » émotionnel insoutenable et intranscriptible au voyageur. Étant issu du même monde culturel, notre enquêteur n’est pas exempt de ces somatisations qui prennent d’assaut le pèlerin lors de son séjour. Ceci n’a pas pour autant entravé, bien au contraire, son travail d’écoute, de description et d’analyse anthropologique, phénoménologique, et même psychanalytique de ce phénomène premier en Islam et de ses mutations contemporaines.

Venons-en aux faits. Une dichotomie majeure émerge de son étude : les « vieux » et les « jeunes » pèlerins. Deux catégories qui traduisent surtout deux usages du pèlerinage, deux « arithmétiques du salut », mais aussi deux « générations » qui divergent, ne se comprennent pas, ne se mélangent pas.

Les vieux pèlerins – qui font le gros des rangs des quelques 3,5 millions de pèlerins qui se rendent chaque année à la Mecque – s’inscrivent dans un processus de fin de vie, d’horizon ultime, de désir de mort. Traditionnellement, le pèlerinage est pour eux un rite de passage final, dont l’ihram, l’habit blanc sans coutures du pèlerin en état de sacralisation, est l’expression la plus significative en ce qu’il est l’incarnation métaphorique du linceul. Vie active achevée, parfois même divorce, testament et adieu aux proches : il s’agit d’une destitution du sujet, d’une perte des grandes structures mentales, d’un abandon du couronnement social en faveur d’une quête d’humilité. Un sentiment tacite gouverne cette logique générationnelle : voir la Mecque et mourir. Et pourquoi pas même : …et mourir à la Mecque [6]. L’aura de ce dernier long trajet sera, au retour, à jamais sacralisée dans son irreproductibilité, dans sa singularité. Sur place, ces pèlerins sont les plus émerveillés, les plus perdus, les plus illettrés et les plus naïfs, les plus sujets aux angoisses et autres somatisations.

Ils s’étonnent aussi de la présence des jeunes pèlerins : « Que faites‑vous ici ? Vous n’avez jamais péché ! ». C’est que cette autre strate entretient un rapport tout nouveau au pèlerinage. Fidèle au ton de son livre, qui privilégie les micro-portraits, Omar Saghi nous narre le parcours de l’un d’entre eux. Fils d’émigrés maghrébins, ses voyages ont toujours eu pour seule destination le « retour » au Maroc, au bled, en famille. Et puis il s’est émancipé économiquement. Il a poussé la porte d’une agence de voyage. Il a l’idée d’aller à la Mecque. Une idée géniale : faire d’une pierre deux coups ! Les vacances et le retour aux sources. Il dira à ses parents qu’il est en quête d’une expérience de vie musulmane plus authentique, en réaction à un Maroc qui l’« a déçu ». Le pèlerinage se substitue au retour au pays ; il lui « procur[e] une satisfaction comparable mais supérieure » [7]. À ses amis : « Cette année, ce n’est plus Mykonos, mais la Mecque » Un « bricolage identitaire » que l’on retrouve chez beaucoup d’entre eux. Si bien que le titre de l’ouvrage, Paris-La Mecque, peut s’avérer trompeur : le rapport subjectif des pèlerins à la Mecque s’inscrit bien plus dans un dialogue avec leurs origines maghrébines qu’avec leur expérience de la capitale, même si le pèlerin récidiviste tend parfois à transposer son idéal mecquois dans ses pratiques religieuses parisiennes. Le titre retenu interroge plutôt la tension entre les deux universalismes qu’incarnent ces deux villes : l’universalisme rationnel et culturel des Lumières et l’universalisme religieux de l’Islam.

Car s’il est un critère qui définit par dessus tout le pèlerinage du jeune pèlerin, c’est avant tout sa reproductibilité, et donc sa répétition. Le pèlerinage se présente comme un bien de consommation beta, qui est sujet à l’arbitrage économique du jeune pèlerin, au même titre que le « Club Med ou Tahiti », et qui est amené à être reproduit. Ils ne disent pas « Je suis pèlerin » mais « J’ai fait x pèlerinages ». Le hajj n’est plus un événement, il est intégré dans une périodicité. Il est « reproductible et donc reconductible » [8]. « Le pèlerinage à l’époque de sa reproductibilité technique » en hommage à Walter Benjamin [9], aurait pu être le titre du livre, nous confie Omar Saghi. Il ne s’agit plus d’un rite de passage, de l’accomplissement d’une subjectivité, mais de la reproduction d’une geste sociale basée sur la « performance ». Il s’agit de faire un « bon » pèlerinage, au même titre que l’on passe un « bon » séjour au bord de mer. Attention : on ne « rate » pas un hajj, « il y en a de plus réussis que d’autres, mais un niveau plancher est requis pour le valider » [10].

Ces jeunes pèlerins sont pour la plupart salafistes [11]. Barbes fournies, kamis afghans, mariés mais jamais aux bras de leur femme. Ils valorisent la vie de couple, condition nécessaire à une vie authentiquement religieuse. Parfois même le hajj leur fait office de lune de miel, et leurs prières de ‘Arafa face au soleil couchant de « second mariage » devant Dieu. Ostensiblement autodidactes, ils ont sur les lèvres, à chaque instant, un hadith ou un élément de sunna qui guident leur conduite ou qu’ils sont prêts à mobiliser pour guider celle des autres. Ils sont fiers de ce « grand savoir » [12] sic) selon les propres termes de l’un d’entre eux, voire l’ignorance. Cette position savante leur autorise même un discours de dénigrement des autres pèlerins, les « diables » (re-sic) [13], qui contraste avec une valorisation sans condition des nouvelles générations, plus « conscientes », et des convertis, symboles de la fin d’un Islam inné et d’un retour à une « première génération d’Islam » [14]. Une obsession dirige leur comportement : les hassanats, les bons points mis au compteur de leur salut, dont la valeur est infiniment plus grande dans les Lieux Saints. qui les différencie de certains vieux pèlerins, dont ils réprouvent les pratiques, les « innovations et autres traditions ».

Simultanément, ils développent, par voie de répétition, un « petit savoir » [15], non érudit mais technique, du hajj. Chacun connaît les « trucs » et « astuces » pour réussir un bon pèlerinage ou s’éviter certaines souffrances inutiles (souffrance qu’ils valorisent cependant quand elle est liée aux obligations dogmatiques). On peut simplifier l’épreuve de la lapidation à Mina, par exemple, en prenant la stèle à revers, en utilisant les « angles morts », plutôt que de s’amasser avec les « vieux » et risquer de se prendre un jet de pierre sur la tête [16]. L’habitué du hajj développe et partage ses « combines », à ses yeux indispensables à la réussite du pèlerinage, au même titre que le ferait un ancien du Club Med.

Une des (nombreuses) questions de la salle : comment est-il possible de réitérer le pèlerinage face à la politique des quotas appliquée pour chaque pays par l’Arabie saoudite depuis la fin des années 1980 ? Réponse : la limite des 1 000 pèlerins par million d’habitant de même que l’interdiction de retour avant une période de 5 ans ne s’appliquent pas aux ressortissants des pays traditionnellement non musulmans… Question réglée. Nos jeunes pèlerins français disposent donc d’un avantage technique considérable, auquel s’ajoute une relative prospérité pour ces employés du secteur tertiaire occidental, par rapport au reste de leurs coreligionnaires.

Cette question touche à un point sensible, qu’Omar Saghi développe à plusieurs reprises : l’éminence du rôle des autorités saoudiennes quant à l’organisation et l’évolution du hajj. La Mecque, contrôlée depuis 1925, n’est plus pour les Saoudiens un instrument de conversion au dogme wahhabite, comme elle le fut jusqu’aux années 1950, ni un souci de contrôle politique, comme elle le fut jusqu’à la fin des années 1980. Depuis une vingtaine d’années, c’est le contrôle des corps, corps usagers et corps consommateurs de biens immatériels, qui domine. Il y a, selon l’auteur (par ailleurs foucaldien convaincu), une « biopolitique » du pèlerinage à laquelle participent autorités saoudiennes comme opérateurs de voyages. Le rite est « taylorisé », « rationalisé » : détermination du nombre de mètres carré, volume d’eau, durée idéale du séjour. L’État trace les pèlerins entrant non seulement via la politique des quotas, mais aussi en faisant des mawâqît – les bornes de l’espace sacré où les pèlerins se mettent en condition d’ihram – des postes de frontière où l’on contrôle et fiche. Les pèlerins sont badgés, accompagnés de puces électroniques, vidéo-surveillés. D’autre part la fluidité des corps incombe aux autorités : il s’agit d’éviter à tout prix les goulots d’étranglement qui provoquent les accidents. Le pèlerinage de cette année s’est d’ores et déjà fait remarquer par l’ouverture d’une ligne de métro visant à faciliter la circulation des pèlerins. « On n’en est pas encore aux tapis roulants pour faire circuler les pèlerins mais ça ne saurait tarder ! » annonce le conférencier. Le rituel du sacrifice animal, le 10 dhu al-hijja, dernier jour du pèlerinage, est simplifié, hygiénisé : il suffit pour les pèlerins d’acheter un certificat d’abattage de bête aux autorités saoudiennes, à la manière des indulgences catholiques en quelque sorte.

Paradoxalement, cette gestion saoudienne a tendance à converger avec les pratiques des jeunes pèlerins décrits précédemment. Tous ces processus de contrôle et de marchandisation renforcent le processus d’islamisation en réduisant les distances entre pèlerins, en gommant les subjectivités propres. Le hajj devient une expérience reproductible et comparable, et donc le dénominateur commun pour toute une génération de classes moyennes occidentales, mais aussi de classes aisées de pays musulmans émergents (Egypte, Maroc, etc.). En somme, l’occidentalisation, marquée par le développement des infrastructures, les partenariats touristiques et la capitalisation, accompagne et porte l’islamisation du rite, en ce que l’une comme l’autre permettent de maintenir le hajj comme expérience ahistorique et extraite de toute subjectivité.

Le conférencier prend bien soin de préciser la marginalité du phénomène (30% de jeunes pèlerins dans les 30 000 pèlerins français annuels), mais ne se prive pas pour autant de se faire prophète à son tour : c’est l’avenir du pèlerinage qu’il nous livre là. Les évolutions en Occident annoncent celles qui auront lieu ailleurs, à mesure que s’opère une convergence des situations financières et des rapports à la consommation, au niveau individuel d’abord puis au niveau étatique. La similarité des expériences des pèlerins occidentaux et des classes aisées jeunes en provenance d’autres pays musulmans est déjà un élément sensible du tournant pris.

Dernière provocation pour conclure, et résumer à la fois les thèses et l’état d’esprit de notre invité : « Le hajj ne concurrence plus Bénarès, désormais il concurrence Eurodisney ».


[1]SAGHI, Omar. Paris-La Mecque, sociologie du pèlerinage. Paris : PUF, 2010.

[2]Nous ne dévoilerons pas ici l’identité de l’émetteur/trice de cette remarque.

[3]L’intervention américaine en Irak en mars 2003 était alors en préparation.

[4]« Là, me joignant au mahmal, j’accompagnais celui-ci jusqu’à la Mecque, où nous entrâmes le 2 dhû al-hijja. Après avoir accompli mon obligation, je retournai à Yanbo » – Ibn Khaldoun. Le voyage d’Occident et d’Orient, trad. Abdesselam Cheddadi. Paris : Sindbad, 1980, p.159. cité In SAGHI, Omar. op. cit. p.4.

[5]Houari Touati. Islam et voyage au Moyen Âge. Paris : Le Seuil, 2000, p. 307-308. cité In SAGHI, Omar. op. cit. p.5.

[6]Mourir à la Mecque est perçu comme une porte d’entrée directe pour le paradis.

[7]SAGHI, Omar. op.cit. , p.177.

[8]SAGHI, Omar. op.cit. , p. 177.

[9]BENJAMIN, Walter. L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. 1935.

[10]SAGHI, Omar. op.cit. , p. 115.

[11]Du fait du genre de l’auteur, son enquête de terrain se situe essentiellement au sein des cercles masculins. Omar Saghi met cependant en exergue une féminisation croissante du hajj, concomitante à l’entrée en scène de ces jeunes pèlerins.

[12]SAGHI, Omar. op.cit. , p.182.

[13]SAGHI, Omar. op.cit. , p.109.

[14]SAGHI, Omar. op.cit. , p.116-117.

[15]SAGHI, Omar. op.cit. , p.182.

[16]SAGHI, Omar. op.cit. , p.115.

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