ISLAM, UN OBJET DE RECHERCHE ? – Entretien avec Gilles Kepel (extrait de Tingis)

Sélim Smaoui

Avant-propos

L’entretien suivant est extrait de la revue Tingis, revue en ligne spécialisée dans l’étude du Moyen-Orient et du monde turco-iranien, publiée par des étudiants du Premier cycle Moyen-Orient Méditerranée de l’IEP de Paris à Menton.

La revue Tingis, lancée et dirigée par Sélim Smaoui en 2006-2007, étudiant au Premier cycle de Menton (actuellement en deuxième année du Master recherche Politique comparée, spécialité Monde musulman de l’IEP de Paris), se proposait de recueillir des entretiens avec des chercheurs, doctorants ou experts de la région et ainsi de présenter des synthèses à mi-chemin entre la vulgarisation et la recherche académique. Ayant été lancée dans le cadre d’un projet collectif de l’IEP de Paris, le départ à l’étranger de la majorité des étudiants impliqués y a mis fin prématurément.

* * *

Les sciences sociales s’enrichissent toujours plus de nouvelles analyses des influences de l’Islam sur les sociétés du monde arabe. A cet égard, nous avons choisi d’envisager avec Gilles Kepel, professeur à l’IEP de Paris et directeur de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po, la manière dont la recherche universitaire appréhende l’Islam comme variable. Trois différents axes de réflexion sont développés.

Il nous a semblé important de nous interroger, dans un premier temps, sur une éventuelle surdétermination du poids de l’Islam. L’orientaliste Bernard Lewis affirmait que « pour un musulman l’Eglise et l’Etat sont par tradition une seule et même chose. Ce ne sont des institutions ni séparées ni séparables » L’Islam serait ainsi un axiome central dans l’explication des fonctionnements du Monde Arabe. On observe que cette idée est parfois pérennisée par la recherche ainsi que par le monde journalistique. En effet, une telle approche s’expliquerait d’abord par une scène internationale aux acteurs hétérogènes et où les conflits stato-centrés se délitent progressivement. Une approche culturaliste ou essentialiste viendrait alors apporter une certaine lisibilité. Ensuite, l’explication essentialiste serait d’autant plus tentante que les acteurs étudiés usent abondamment d’un « lexique politique musulman ». Reste que l’impact de l’Islam, fût-il réel, peut nous paraître parfois surdéterminé. Dans son article « Iran : de la révolution à l’islamisme du Hezbollah »i, Farhad Khosrokhavar précise que l’univers mental du Hezbollah, tendu à l’extrême, se caractérise par l’intolérance et l’autoritarisme. L’opposition n’a aucune légitimité à exister. Au demeurant, il ajoute par ailleurs que la « doctrine chiite traditionnelle » reconnaît une dignité ontologique pour le soi et manifeste une grande tolérance à la vie privée. Ainsi pourrait-on déduire que l’intolérance dont on parle comme le mythe de « l’impur » dont use le lexique politique iranien d’aujourd’hui s’inscrivent davantage dans une dynamique de marginalisation de l’opposant, propre à tout processus révolutionnaire, bien plus que dans une pratique essentiellement chiite. Pourtant il sera d’usage d’imputer ces pratiques à l’immixtion de l’Islam dans le politique. C’est l’Islam chiite qui est souvent mis en cause et non une formule politique propre à tout autoritarisme.

Dans un second temps, nous avons interrogé Gilles Kepel sur l’existence éventuelle d’une « scène politique musulmane ». On remarque, en effet, que dans l’étude de l’islamisme, une sorte de division du travail s’est effectuée dans le monde de la recherche. Les politologues s’intéressent tantôt à l’Islam institutionnel tantôt à l’Islam contestataire, alors que les anthropologues se cantonnent à l’Islam populaire. Cette distinction pourrait rendre compte d’un postulat intériorisé : l’existence d’un Islam d’Etat qu’il faudrait différencier d’un Islam contre l’Etat. Or, certains chercheurs avancent l’idée de l’existence d’une scène politique musulmane, où les différentes entités (Etat, représentants religieux, mouvements islamistes tolérés ou non) sont liées par des passeurs de scènes, selon l’expression de Michel Camau1, expliquant l’ambivalence des acteurs islamiques. L’exemple tunisien le démontre. La sociologie des leaders islamistes montre que certains d’entres eux ont grandi dans un « milieu destourien ». Plus qu’un simple choc générationnel matérialisé par un schéma Etat laïque/alternative islamiste, il semblerait que la socialisation des acteurs ait plutôt été effectuée grâce à des « hommes frontières » anonymes provenant de divers univers que l’on oppose traditionnellement. Ces « hommes frontières » sont, ainsi, aussi bien des imams de quartier, des professeurs marxistes – ayant sensibilisé paradoxalement les futurs islamistes à la critique des régimes – des notables locaux du parti ou encore des députés favorables à une islamisation.

Enfin, en guise d’ouverture, Gilles Kepel nous a fournit son opinion sur la manière dont la recherche devait faire face au discours d’expertise sur le terrorisme.(…)

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