REVUE DE LIVRE : DES BEURETTES – de Nacira Guénif Souilamas

Salma Otmani

 

J’ai récemment lu un ouvrage qui m’a fortement interpellée car son auteure a su apporter quelques éclairages à des questions d’ordre identitaire que je me pose en tant que jeune fille originaire du Maghreb et née en France. Cet ouvrage s’intitule Des beurettes et son auteure, Nacira Guénif Souilamas, parvient à démontrer à travers une recherche conceptuelle et empirique, que les « beurettes » sont capables de stratégies et savent se positionner dans une société régie par un ordre culturel normatif. Est donc mis en avant la capacité subjective des  « beurettes » à construire leur identité en ayant recours à des solutions singulières et alternatives. Cette étude sociologique imprégnée du courant interactionniste symbolique, entre en opposition avec le discours des médias et autres acteurs institutionnels.

L’ouvrage Des beurettes paru en 2000 est l’aboutissement d’un travail de thèse de doctorat en sociologie que N.Guénif Souilamas a entrepris et soutenu à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. L’auteure a voulu dédier 350 pages aux descendantes d’immigrés nord africains pour les révéler voire les faire  exister dans le champ des sciences humaines ; car force est de constater que les  « beurettes » sont mises en second plan par les intellectuels, ceux-ci ayant tendance à les définir sous le prisme de la réalité exprimée par leurs frères, par leurs familles et plus largement par la société. Les caractéristiques générales de cette frange de population sont les suivantes : ce sont des femmes, jeunes, de classe sociale modeste (classe ouvrière) et descendantes d’immigrés issus du Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc). L’auteure précise toutefois que son objet de recherche n’est « pas tant les filles d’immigrants nord-africains que les formes d’identité sociale émergentes et les rapports sociaux qu’elles rendent possibles » (p. 347)

Ainsi, l’auteure s’inscrit dans une tentative de compréhension de la réalité vécue par les jeunes filles : un effort de décryptage écosystémique de leurs réalités singulières où les liens entre dimensions individuelles et phénomènes sociaux sont modélisés. L’auteure se réfère ainsi à un espace :

  • conceptuel où la pensée interactionniste est privilégiée ;
  • social où les différentes sphères de la vie quotidienne (échelle microsociale) sont appréhendées au regard du contexte macrosocial de la société française, fruit de son Histoire (la colonisation notamment) ;
  • idéologique où le discours dominant de la « modernité » dispensateur de violences (agressions) symboliques, génère en retour des réponses collectives et individuelles spécifiques de la part des dominés.

N. Guénif Souilamas est fille d’immigrants algériens née dans la banlieue nord de Paris. Elle est de fait, son propre objet de recherche ce qui pose problème quant au critère d’objectivité propre à toute étude sociologique. Cette proximité « naturelle » induit « l’illusion de transparence » (p.16), et nécessite par là une vigilance accrue de la part de l’auteure qui, tout au long de son enquête s’est inscrite dans une démarche réflexive. Celle-ci a opté pour un positionnement qui se voulait en rupture  avec les interviewés de sorte à éviter toute relation de familiarité ou de connivence si commune entre pairs et qui de fait, biaiserait la fiabilité des entretiens menés. Les entretiens étaient semi-directifs ; les données collectées ont permis à l’auteure de dessiner le portrait intime de plusieurs familles à travers le discours subjectif de chacun de ses membres. L’objectif était de mettre en lumière leurs perceptions singulières et de les confronter aux représentations collectives. L’auteure ne nous informe pas sur le nombre d’entretiens qu’elle a menés.

N. Guélif Souilamas précise qu’elle a bien conscience que les témoignages dont elle est dépositaire ne sont pas ‘’blancs comme neige » : « Mensonges et simulations, report et diffèrement, déguisement et dissimulation sont autant de manières gestuelles, corporelles et langagières de se donner à voir tout en se soustrayant au regard, de jouer un rôle pour mieux abolir temporairement d’autres rôles. Au demeurant, l’entretien sociologique est lui-même happé par cette logique, si bien que l’on est constamment partagé entre l’impression de discours convenus et calculés et la certitude (nécessité ou illusion ?) de faire sauter les verrous de la convention. » (p. 336/337). Ses découvertes de terrain sont ‘’universalisées » par l’usage de concepts théoriques extraits d’une compilation très dense de sources bibliographiques.

Dans son ouvrage, l’auteure présente deux concepts clés, qui se veulent l’expression théorique de la réalité pragmatique et singulière vécue par les beurettes :

  • « triangle des dominations »
  • « triple altérité »

Ces concepts constituent les jalons principaux de sa réflexion. (…)

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